ïÃÅÎÉÔÅ ÜÔÏÔ ÔÅËÓÔ:


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     roman
     Traduit du russe
     par Michel PÊtris
     (c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970,
     Edition Champ Libre, Paris, 1972
     OCR: Oleg Volkov, 1999
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                     Au tournant, dans la profondeur
                     de la trouÊe de la forËt,
                     Le futur qui m'attend
                     me sert de serment.
                     On ne l'entraÏnera pas dans une discussion
                     Et on ne l'amadouera pas par la caresse
                     Il est grand ouvert, comme la forËt
                     distendu, Á la rencontre.
                                         Boris Pasternak.

                     Grimpe, grimpe doucement,
                     Escargot, la pente du Fuji,
                     Plus haut, jusqu'au sommet!
                                       Issa, fils de paysan.



     De cette hauteur, la  forËt Êtait comme une luxuriante Êcume mouchetÊe.
Comme  une immense  Êponge poreuse  couvrant  le monde tout entier. Comme un
animal qui se serait  un jour tapi  dans l'attente puis se serait endormi et
se serait couvert d'une mousse grossiÉre. Comme  un masque informe  posÊ sur
un visage que personne n'avait encore jamais vu.
     Perets quitta ses sandales et  s'assit, ses pieds  nus pendant dans  le
prÊcipice. Il lui  sembla que ses  talons Êtaient  tout  d'un  coup  devenus
humides,  comme  s'il les avait rÊellement plongÊs  dans le tiÉde brouillard
lilas qui s'accumulait sous  la  falaise. Il tira  de sa  poche les cailloux
qu'il avait ramassÊs, les disposa soigneusement Á cÆtÊ  de lui, puis choisit
le plus  petit  et  le  jeta doucement  en  bas, dans  le  monde  vivant  et
silencieux,  endormi et  indiffÊrent qui avalait pour  toujours. L'Êtincelle
blanche s'Êteignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun
oeil ne s'entrouvrit pour le regarder.
     S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire
ce  que racontait la cuisiniÉre uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia,
et  ce  que  supposait  Mme  Bardo,  la directrice  du  groupe d'aide  Á  la
population  locale  ;  s'il  ne fallait  pas  croire ce  que murmuraient  le
chauffeur Touzak  et l'Inconnu du  groupe  de la PÊnÊtration  du gÊnie ;  si
l'intuition  humaine  valait  quelque  chose  et  si  enfin  les  espÊrances
pouvaient se rÊaliser au  moins une fois  dans la vie, alors, Á la  septiÉme
pierre,  les buissons  s'Êcarteraient  avec  fracas derriÉre lui et  dans la
clairiÉre,  sur  l'herbe  foulÊe,  blanchie  par  la  rosÊe,  paraÏtrait  le
Directeur,  torse nu,  en  pantalon  de gabardine  grise Á  passepoil mauve,
respirant  avec bruit,  le visage  luisant, jaune  et  rose, velu  ;  il  ne
regarderait rien, ni la forËt au-dessous de lui, ni le ciel  au-dessus  ; il
se baisserait,  plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en
brassant l'air de ses larges mains et en  faisant rouler Á  chaque  fois son
ventre puissant sur son pantalon tandis  qu'un air chargÊ d'acide carbonique
et de nicotine s'Êchapperait, sifflant et bouillonnant,  de sa bouche grande
ouverte.
     DerriÉre, les buissons s'ÊcartÉrent bruyamment. Perets se retourna avec
circonspection : ce n'Êtait pas le Directeur, mais  la personne familiÉre de
Claude-Octave Domarochinier,  du  groupe  de  l'Eradication.  Il  s'approcha
lentement  et s'arrËta Á deux enjambÊes  de Perets,  abaissant vers  lui ses
yeux sombres et attentifs. Il savait ou soupÚonnait  quelque  chose, quelque
chose de trÉs important, et ce savoir ou ce  soupÚon immobilisait les traits
de son  visage allongÊ, visage pÊtrifiÊ d'un  homme qui  apportait ici,  sur
l'Á-pic,  une  Êtrange  et angoissante  nouvelle.  Cette nouvelle,  personne
encore au monde ne la connaissait, mais il Êtait  manifeste  que  tout Êtait
radicalement  changÊ,  que  tout  ce  qui  avait  cours  auparavant  n'avait
maintenant plus de sens et  que chacun devrait dÊsormais donner tout ce dont
il Êtait capable.
     -  A  qui  sont  ces  pantoufles?  demanda-t-il  en  jetant  un  regard
circulaire autour de lui.
     - Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales.
     Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes.
     - Tiens donc. Des sandales? TrÉ-És bien. Mais Á qui sont ces sandales?
     Il s'approcha de l'Á-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula
aussitÆt.
     - Quelqu'un  est assis  au  bord de  l'Á-pic, commenta-t-il,  avec  des
sandales  posÊes Á  cÆtÊ de lui.  La question qui se pose inÊvitablement est
alors : Á qui sont les sandales et oÝ se trouve leur propriÊtaire?
     - Ce sont mes sandales, dit Perets.  Domarochinier  regarda d'un air de
doute son bloc-notes :
     - Les vÆtres? Donc, vous Ëtes pieds nus. Pourquoi?
     - Pieds nus parce qu'il n'y a  pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai
fait  tomber  hier ma pantoufle droite  et j'ai  dÊcidÊ Á l'avenir de rester
pieds nus.
     Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux ÊcartÊs :
     - Elle est lÁ-bas. Vous allez voir, avec un caillou...
     Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux.
     - De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il.
     Mais  Úa ne change  rien. Je ne  comprends pas,  Perets,  pourquoi vous
essayez de me tromper. D'ici,  on ne peut voir une  pantoufle - si  du moins
elle  est  rÊellement  lÁ-bas,  et Úa  c'est  une  autre  question que  nous
examinerons ensuite - et du moment qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez
pas  espÊrer l'atteindre  avec une  pierre, mËme  si  vous  aviez  l'adresse
nÊcessaire et  si vous vouliez rÊellement  cela et cela seul  : je parle  du
coup au but... Mais nous allons Êclaircir tout Úa.
     Il remonta  les  jambes  de son pantalon, s'assit  sur  les  talons  et
poursuivit :
     - Donc,  vous Êtiez lÁ hier  aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il
que ce soit  la deuxiÉme fois  que vous veniez au bord de l'Á-pic, alors que
les autres employÊs de l'Administration, pour ne rien dire des  spÊcialistes
surnumÊraires, n'y viennent que pour satisfaire un besoin naturel?
     Perets se  fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il.
Ce n'est pas  du dÊfi  ni de  la  mÊchancetÊ,  il  ne  faut  pas y  attacher
d'importance.  C'est  simplement de  l'ignorance.  Il  ne  faut pas attacher
d'importance Á l'ignorance, personne  ne le fait. L'ignorance dÊfÉque sur la
forËt. L'ignorance dÊfÉque toujours sur quelque chose.
     -  Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur
un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la forËt. Vous l'aimez? RÊpondez!
     -  Et  vous? demanda  Perets.  Domarochinier  s'offensa  et  ouvrit son
bloc-notes :
     - Ne vous  oubliez pas! Vous savez trÉs bien  qui je suis. J'appartiens
au  groupe de l'Eradication, et  votre  rÊponse, ou  plus  exactement  votre
contre-question,  est  donc  absolument  dÊpourvue de  sens.  Vous comprenez
parfaitement que mon attitude envers la forËt est dÊterminÊe par la fonction
que  je  remplis, mais  qu'est-ce  qui dÊtermine la  vÆtre? cela  je  ne  le
comprends pas trÉs bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne
ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas  idÊe  d'Ëtre aussi
Êtranger : rester assis au bord de l'Á-pic, pieds nus, lancer des pierres...
Pourquoi? On se  le demande.  A votre place, je raconterais tout.  A moi. Je
remettrais tout en  ordre. Vous le savez peut-Ëtre, il y a des circonstances
attÊnuantes, et en fin  de compte vous n'avez  rien Á craindre, n'est-ce pas
Perets?
     - Non, dit Perets. C'est-Á-dire Êvidement, oui.
     - Vous voyez. Le naturel disparaÏt d'un seul coup, et il n'existe plus.
A  qui  est  cette  main,  demandons-nous?  OÝ  lance-t-elle une pierre?  Ou
peut-Ëtre  Á qui?  Ou encore  sur qui?  Et pourquoi?  Et comment pouvez-vous
rester  assis  au  bord de  l'Á-pic? Est-ce  innÊ chez  vous  ou  bien  vous
Ëtes-vous spÊcialement entraÏnÊ? Moi, par exemple, je ne peux pas rester  au
bord de l'Á-pic. Et je n'ose  mËme  pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y
entraÏner. La tËte me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a aucune raison de
s'asseoir au bord de l'Á-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la
forËt. Montrez-moi s'il vous plaÏt votre laissez-passer, Perets.
     - Je n'en ai pas.
     - Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi?
     - Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout.
     -  C'est juste, on ne  vous en  donne pas. Je le sais. Et  pourquoi? On
m'en  a donnÊ, on lui  en a donnÊ, on  leur  en  a  donnÊ, on en  a donnÊ  Á
beaucoup d'autres encore, et Á vous on ne veut pas vous en donner.
     Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez dÊcharnÊ de Domarochinier
s'Êchappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse.
     -  Sans  doute parce  que  je  suis  Êtranger,  suggÊra  Perets.  C'est
certainement la raison.
     - Et  je  ne  suis  pas  le  seul  Á m'intÊresser  Á  vous,  poursuivit
Domarochinier sur un ton  confidentiel. S'il n'y avait que moi!  Mais il y a
aussi  des gens importants...  Ecoutez,  Perets, vous pouvez peut-Ëtre  vous
lever, pour que nous puissions  continuer? Vous me donnez  le vertige,  rien
qu'Á vous voir.
     Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale.
     -  Mais Êloignez-vous  donc  de  ce bord!  cria  d'une voix douloureuse
Domarochinier en  agitant  son bloc-notes vers  Perets.  Vous finirez par me
tuer avec vos excentricitÊs!
     - C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus.  On y
va?
     - Allons-y.  Mais je  constate que vous n'avez rÊpondu  Á aucune de mes
questions. Vous  me chagrinez beaucoup, Perets.  Vous Ëtes  vraiment...  (Il
jeta un regard sur le gros  bloc-notes, haussa les Êpaules et le glissa sous
son bras.)  C'est Êtrange.  Pas la  moindre  impression,  sans  mËme  parler
d'information.
     - Mais  aussi, qu'est-ce qu'il  y  a Á rÊpondre? dit  Perets. Je devais
simplement Ëtre ici pour parler au Directeur.
     Domarochinier se figea littÊralement sur place,  comme  engluÊ dans les
buissons, et profÊra d'une voix altÊrÊe :
     - C'est donc pour Úa que vous Ëtes...
     - Comment, que je suis? Je ne suis rien de...
     Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota :
     - Non, non.  Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot.  J'ai compris. Vous
aviez raison.
     - Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi?
     - Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez Ëtre tout Á
fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai  pas compris.  D'ailleurs je
n'Êtais pas lÁ et je ne vous ai pas vu.
     Ils  passÉrent  devant  un  banc,  grimpÉrent  quelques  marches usÊes,
prirent  l'allÊe  couverte  d'un  fin  sable  rouge  et  pÊnÊtrÉrent sur  le
territoire de l'Administration.
     - La  pleine clartÊ  ne  peut  exister  qu'Á un  certain niveau, disait
Domarochinier. Et chacun doit savoir Á quoi il peut prÊtendre. J'ai prÊtendu
Á la clartÊ Á mon niveau, c'est mon droit,  et je l'ai ÊpuisÊ.  Et lÁ oÝ  se
terminent les droits commencent les devoirs...
     Ils dÊpassÉrent des cottages de dix appartements aux  fenËtres  garnies
de rideaux de tulle, longÉrent le garage, traversÉrent  le terrain de sport,
passÉrent  encore  devant  les  entrepÆts, puis devant l'hÆtel sur le  seuil
duquel se tenait le Commandant, d'une p×leur maladive, les yeux exorbitÊs et
fixes, une serviette Á la main.  Ils suivirent une longue palissade derriÉre
laquelle ronflaient des moteurs, pressÉrent le  pas,  car ils n'avaient plus
beaucoup  de  temps, puis se  mirent Á courir. Il Êtait cependant tard quand
ils  arrivÉrent  Á  la  cantine,  et  toutes  les places Êtaient  prises,  Á
l'exception de la  petite table de service dans un coin au fond oÝ restaient
deux places, la troisiÉme Êtant occupÊe  par  le  chauffeur Touzik  qui, les
voyant  en  train de piÊtiner, indÊcis, sur le pas de la porte, leur  fit un
signe d'invite en agitant sa fourchette.
     Tout le  monde buvait du kÊfir et Perets en prit  aussi. La nappe rËche
de la  table  Êtait  maintenant garnie  de  six  bouteilles et quand  Perets
Êtendit  les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans siÉge, il y
eut  un  bruit  de  verre  et une  ancienne bouteille  de cognac  roula dans
l'intervalle entre les tables. Le chauffeur  Touzik la ramassa prestement et
la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement.
     - Faites attention avec vos pieds, dit-il.
     - Je ne l'ai pas fait exprÉs, dit Perets. Je ne savais pas.
     - Et moi,  je le savais? rÊpliqua Touzik. Il y en a quatre  lÁ-dessous,
t×che de pas faire l'idiot.
     - Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier.
     - On sait  Úa, comme  vous buvez pas, dit Touzik.  A ce compte-lÁ, nous
non plus.
     - Mais j'ai le foie malade, commenÚa Á s'inquiÊter Domarochinier. VoilÁ
un certificat.
     Il  fit apparaÏtre une feuille de  cahier froissÊe  marquÊe d'un  sceau
triangulaire et  la fourra  sous  le nez de Perets. C'Êtait effectivement un
certificat, couvert  d'une Êcriture  illisible  de  mÊdecin.  Perets ne  put
dÊchiffrer qu'un mot : "antabus".
     -  Et   il  y   a   aussi   ceux   de  l'annÊe  derniÉre,  et  ceux  de
l'avant-derniÉre, mais ils sont dans le coffre.
     Le chauffeur Touzik dÊdaigna  d'examiner le certificat. Il ingurgita un
plein verre de kÊfir, porta son  index repliÊ  Á son  nez,  renifla, et, les
yeux pleins de larmes, profÊra d'une voix raffermie :
     - Qu'est-ce qu'il  y  a encore dans la  forËt? Des arbres. (Il s'essuya
les  yeux  du  revers  de la manche.) Mais  ils restent pas  sur place : ils
sautent. Tu comprends?
     - Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils?
     - Eh bien! voilÁ.  Il y en a un  lÁ,  immobile. Un arbre, quoi. Puis il
commence Á se  tordre, Á  se  nouer,  et c'est  parti!  Un grand  bruit,  un
craquement,  tu le vois,  tu  le vois plus. Un bon  de dix  mÉtres.  Il  m'a
bousillÊ la cabine. Puis il redevient immobile.
     - Pourquoi? demanda Perets.
     -  Parce  que  Úa  s'appelle un  arbre sauteur,  expliqua Touzik  en se
versant un verre de kÊfir.
     -  Hier  on a  reÚu  un lot de nouvelles  scies  Êlectriques, intervint
Domarochinier en se passant la langue sur les lÉvres. Un rendement fabuleux.
Je dirais mËme que ce ne sont  pas des scies, mais de vÊritables  machines Á
scier. Nos machines Á scier de l'Eradication.
     Alentour, tout le monde buvait du kÊfir. Dans des  verres  Á  facettes,
dans des gobelets en fer-blanc, dans  des tasses Á cafÊ, dans des cornets de
papier, ou  simplement Á la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramenÊs
sous  sa  chaise.  Et  tous  pouvaient  sans doute  exhiber des  certificats
mÊdicaux attestant qu'ils avaient mal au foie, Á l'estomac  ou au  duodÊnum.
Pour cette annÊe et pour les annÊes prÊcÊdentes.
     - Puis le manager  me  fait venir et me demande pourquoi ma  cabine est
dÊglinguÊe,  poursuivit  Touzik en  haussant la  voix. Tu roulais  encore  Á
gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux Êchecs avec
lui,  vous pourriez bien  dire quelque chose pour  moi,  il vous  estime, il
parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne  donnerai
pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On
ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous comprenez,  bande d'imbÊciles,
qu'il dit, sans lui je m'ennuierais Á  mourir! Vous lui parlerez  pour  moi,
hein?
     - B-Bon, fit Perets d'une voix hÊsitante. J'essaierai.
     - Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il Êtait avec moi
Á  l'armÊe  ; j'Êtais capitaine  et lui lieutenant.  Il  me  salue encore en
portant la main Á la hauteur du couvre-chef.
     - Il y a aussi les ondines,  dit Touzik, son verre de kÊfir  Á la main.
Dans les grands lacs clairs. C'est lÁ qu'elles sont, tu comprends? Nues.
     -  C'est  votre  kÊfir,  Touz,  qui  vous  donne   des  visions,  plaÚa
Domarochinier.
     - Je les  ai  vues  de mes  propres yeux, rÊpliqua Touzik en portant le
verre Á ses lÉvres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs.
     -  Vous  ne les avez  pas  vues,  parce qu'elles  n'existent  pas,  dit
Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique.
     - Mystique toi-mËme, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers  de la
manche.
     -  Un instant,  dit Perets, un  instant.  Vous dites  qu'elles sont lÁ,
Êtendues... Et puis aprÉs? Il est  impossible qu'elles ne fassent que rester
lÁ, et puis c'est tout.
     Il  se  peut  qu'elles vivent sous  l'eau et  qu'elles  remontent Á  la
surface comme  nous sortons  d'une piÉce enfumÊe  pour nous mettre au balcon
par une nuit de  lune,  et  exposer lÁ, les  yeux  clos,  notre visage Á  la
fraÏcheur. C'est peut-Ëtre ce qu'elles font. Elles viennent Á la surface, et
elles  restent  lÁ.  A  se reposer. A  Êchanger des sourires et  des paroles
indolentes...
     -  Ne   discute  pas  avec   moi,  dit  Touzik  en  regardant  fixement
Domarochinier. Tu  es  dÊjÁ  allÊ dans la  forËt? Tu n'y as jamais  mis  les
pieds, et tu en parles.
     -  Absurde.  Qu'est-ce  que j'irais  faire  dans votre  forËt? J'ai  un
laissez-passer  pour  y  aller.  Mais  vous,   Touz,  vous  n'en  avez  pas.
Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous plaÏt, Touz.
     - Je  n'ai pas  vu moi-mËme ces ondines, reprit Touzik en s'adressant Á
Perets. Mais  j'y crois tout Á  fait. Parce que les  autres en parlent. MËme
Candide en parlait. Et Candide savait  tout sur  la forËt. Il la connaissait
comme  sa femme. Il  reconnaissait tout au toucher. Il est mort lÁ-bas, dans
sa forËt.
     - S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif.
     - Quoi,  "si"? Un homme part en  hÊlicoptÉre,  et de trois ans  on n'en
entend plus parler. Il y a eu l'avis de dÊcÉs dans les journaux, le repas de
funÊrailles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide  a cassÊ sa pipe, c'est
Êvident.
     - Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que
ce soit de maniÉre absolument catÊgorique.
     Touzik  cracha  et  alla  chercher  une  autre bouteille  de  kÊfir  au
comptoir.  Domarochinier  en  profita  pour se  pencher  vers Perets et  lui
murmurer Á l'oreille, le regard fuyant :
     - Notez  que pour ce qui est de  Candide,  des  ordres secrets ont  ÊtÊ
donnÊs... Je me  considÉre en droit  de vous en informer parce que vous Ëtes
Êtranger...
     - Quels ordres?
     - Le considÊrer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant  de
s'Êcarter.
     Puis il reprit Á voix haute :
     - Le kÊfir est bien, aujourd'hui, il est frais.  Le rÊfectoire s'emplit
de  bruit. Ceux qui avaient fini leur  repas se levÉrent avec des bruits  de
chaises  et  gagnÉrent  la  sortie.  Ils  parlaient  fort,  allumaient leurs
cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour
de lui des regards mauvais et disait Á tous ceux qui passaient Á proximitÊ :
     "Comme vous le voyez, messieurs,  c'est  quelque peu Êtrange, mais nous
sommes en train de parler..."
     Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit :
     -  Est-ce  que le manager  parlait sÊrieusement en disant qu'il  ne  me
donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
     - Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il
serait malade d'ennui, et il n'a aucun intÊrËt Á vous faire partir, un point
c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, Úa l'avancerait Á quoi? OÝ
vous voyez de la plaisanterie lÁ-dedans?
     Perets se mordit la lÉvre.
     - Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien  Á faire ici.  Mon
visa touche Á sa fin. Et d'abord, je veux partir, voilÁ tout.
     - En  gÊnÊral,  dit Touzik,  on vous  vire  aussi sec  au bout de trois
rÊprimandes. On  vous  donne un autobus spÊcial, on rÊveille un chauffeur au
milieu de  la nuit, vous n'aurez pas le temps  de rassembler vos affaires...
Comment Úa se  passe avec les gars d'ici? PremiÉre rÊprimande : le type  est
rÊtrogradÊ.  DeuxiÉme rÊprimande :  on  l'envoie dans  la forËt  expier  ses
pÊchÊs. Et Á  la troisiÉme :  au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je
veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule
Á  celui-lÁ.  (Il  montrait  Domarochinier.)  On me  supprime  aussitÆt  les
gratifications,  et on me met Á la charrette Á merde. Alors qu'est-ce que je
fais? Je m'enfile une autre  demi-bouteille et je lui  retape sur la gueule,
vu?  LÁ, je quitte la  charrette Á merde  et je pars Á la station biologique
pour faire la chasse aux microbes  qu'ils ont lÁ-bas. Mais si je ne veux pas
aller Á la  station  biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui
tape  pour  la troisiÉme  fois  sur  la gueule.  LÁ, c'est  terminÊ. Je suis
licenciÊ pour actes de voyoutisme et expulsÊ dans les vingt-quatre heures.
     Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaÚant :
     -  Vous  faites  de  la  dÊsinformation,  Touz, de  la  dÊsinformation.
D'abord, il doit  s'Êcouler au moins un mois entre  chaque acte.  Sans quoi,
toutes  les  fautes  sont  considÊrÊes comme  un seul et mËme  dÊlit, et  le
perturbateur  est  simplement  mis  en  prison,  sans  que  l'Administration
elle-mËme donne suite Á  l'affaire.  DeuxiÉmement, Á la  deuxiÉme faute,  le
coupable est  sans retard envoyÊ dans  la forËt sous  la  surveillance  d'un
garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilitÊ de s'aviser de commettre une
troisiÉme  infraction.  Ne l'Êcoutez pas, Perets, il ne  comprend rien Á ces
problÉmes.
     Touzik avala une gorgÊe de kÊfir, fit une grimace et cacarda :
     -  C'est  vrai. LÁ,  peut-Ëtre  qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN
Perets.
     - Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute faÚon je ne
pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme Úa, sans raison.
     -  Mais vous Ëtes pas obligÊ de lui taper sur la... sur la gueule,  dit
Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement dÊchirer
son costume.
     - Non, je ne peux pas, dit Perets.
     - Mauvais,  Úa, dit Touzik.  úa ira mal pour  vous,  alors, PAN Perets.
Alors, voilÁ ce que nous allons faire. Demain matin,  vers sept heures, vous
irez au garage, vous vous  installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je
vous emmÉnerai.
     - Vraiment? demanda Perets, joyeux.
     -  Oui.  Demain  je  dois aller  sur  le Continent,  transporter de  la
ferraille. Vous viendrez avec moi.
     Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que
tu as fait? Tu as renversÊ ma soupe!"
     Domarochinier prit la parole :
     - L'homme doit Ëtre  simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous
voulez  partir d'ici,  Perets.  Personne  ne  veut  partir,  mais vous, vous
voulez.
     - C'est toujours comme Úa chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout Á
l'envers.  Et  d'ailleurs,  pourquoi l'homme  doit-il  obligatoirement  Ëtre
simple et clair?
     Touzik renifla son index repliÊ et profÊra :
     - L'homme doit Ëtre sobre. Tu crois pas?
     - Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison trÉs simple,
et connue de  tout le monde : j'ai le foie  malade. Ce n'est donc pas lÁ que
vous pourrez m'attraper, Touz.
     - Ce  qui  m'Êtonne dans la forËt, reprit Touzik, c'est les marais. Ils
sont brÙlants, tu comprends? Je peux pas supporter Úa. Je pourrai jamais m'y
habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, Úa  fume, Úa sent le
chou. J'ai mËme  essayÊ  de goÙter, mais  Úa  n'a pas de  goÙt, Úa manque de
sel... Non, la forËt,  c'est  pas pour l'homme. Elle leur en  a fait voir de
toutes les couleurs. On n'arrËte pas d'amener du matÊriel, et  il disparaÏt,
comme englouti dans les  glaces, ils en font  venir d'autre, et il disparaÏt
encore...
     Une  profusion  verte  et  odorante.  Profusion de  couleur,  profusion
d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours ÊtrangÉre.  FamiliÉre, ressemblante,
mais fondamentalement ÊtrangÉre. Le plus difficile est  de se faire  Á cette
idÊe, qu'elle est Á la fois ÊtrangÉre et, familiÉre. Qu'elle est l'Êmanation
de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est dÊtachÊe de nous
et ne veut pas  nous connaÏtre. C'est sans doute ainsi que le pithÊcanthrope
aurait pu penser Á nous, ses descendants - avec effroi et amertume...
     - Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce  ne  sera pas  avec
nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons lÁ-bas, mais avec
quelque  chose de sÊrieux, et  en deux  mois nous aurons fait de tout Úa une
surface bÊtonnÊe, sÉche et lisse.
     - C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si  on te  fout pas sur la gueule
avant, tu feras une surface bÊtonnÊe avec ton propre pÉre. Pour la clartÊ.
     Le mugissement profond d'une sirÉne se fit entendre. Les  carreaux  des
fenËtres tremblÉrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte,
des lumiÉres  se mirent  Á clignoter  sur les murs et  au-dessus du comptoir
surgit une  inscription en lettres Ênormes : "Debout, dehors!" Domarochinier
se leva Á la h×te,  manoeuvra  l'aiguille de  sa montre et partit en courant
sans prononcer une parole.
     - Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler.
     Touzik acquiesÚa :
     - C'est l'heure. L'heure juste.
     Il  Æta sa veste fourrÊe, la roula soigneusement, rapprocha les chaises
et s'allongea, la tËte posÊe sur la veste.
     - Donc, demain sept heures? dit Perets.
     - Quoi? rÊpondit Touzik d'une voix ensommeillÊe.
     - Je viendrai demain Á sept heures.
     -  OÝ Úa? demanda  Touzik  en se  retournant  sur  les  chaises.  Elles
tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de  fois je leur ai dit : mettez
un divan...
     - Au garage, dit Perets. A votre voiture.
     - Ah!... Venez, venez, on verra lÁ-bas. C'est pas facile comme affaire.
     Il replia  les jambes, se croisa les bras et se mit Á ronfler. Il avait
les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y  avait
deux  inscriptions : "Ce qui nous  perd" et  "Toujours de  l'avant".  Perets
gagna la sortie.
     Il franchit  sur une  planchette une  Ênorme flaque qui  s'Êtalait dans
l'arriÉre-cour, contourna un tumulus de boÏtes de conserves vides, se glissa
Á  travers une fente de la  palissade de planches et pÊnÊtra dans l'immeuble
de l'Administration par l'entrÊe de service. Les couloirs Êtaient sombres et
froids, sentaient la  poussiÉre, le papier moisi, le tabac refroidi.  Il n'y
avait  personne nulle part,  aucun  bruit ne filtrait Á travers  les  portes
revËtues de moleskine. Perets gagna le premier Êtage par un Êtroit  escalier
dÊpourvu  de  rampe et  arriva  Á une porte  surmontÊe d'une inscription  oÝ
clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur  la porte
se  dÊtachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu
ÊbranlÊ  en  dÊcouvrant  qu'il Êtait arrivÊ  dans  son bureau. C'est-Á-dire,
Êvidemment, celui de  Kim, le chef du groupe  de la Protection scientifique,
mais Perets y avait une table. La table Êtait maintenant Á cÆtÊ de la porte,
prÉs  du  mur  dÊcorÊ  de  carreaux  de faÐence,  comme  toujours  Á  moitiÊ
recouverte par la  "mercedes" sous  sa housse, tandis que prÉs de la fenËtre
aux vitres  fraÏchement lavÊes se trouvait la table de Kim, lequel Kim Êtait
dÊjÁ au travail : assis, un peu voÙtÊ, il considÊrait une rÉgle Á calcul.
     - Je voulais me laver les mains..., dit Perets, dÊconcertÊ.
     - Lave-toi, lave-toi, dit Kim  en  hochant la tËte. Tu as un lavabo lÁ.
úa va Ëtre trÉs bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
     Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava Á
l'eau chaude et  Á l'eau froide, en utilisant deux sortes  de  savon et  une
p×te  Á dÊgraisser spÊciale, les frotta  avec de  la  filasse  et  avec  des
brosses de diverses duretÊs. Puis  il mit en marche le sÊchoir Êlectrique et
tint quelques instants  ses  mains roses et  humides  dans  le hurlement  du
courant d'air chaud.
     - A quatre heures du  matin, on a fait savoir Á tout le monde  que nous
serions transfÊrÊs au premier Êtage, dit Kim. OÝ Êtais-tu? Chez Alevtina?
     -  Non, j'Êtais au bord  de  l'Á-pic, dit Perets en prenant place Á  sa
table.
     La porte s'ouvrit, le Proconsul  entra  en coup de  vent dans le local,
agita sa serviette pour saluer et disparut en  coulisse. On entendit grincer
la  porte  de la cabine  et le verrou claquer. Perets  Æta  la housse  de la
"mercedes",  resta  un instant assis,  immobile, puis alla  Á  la fenËtre et
l'ouvrit.
     On ne  voyait  pas  la  forËt,  mais  elle Êtait prÊsente.  Elle  Êtait
toujours  prÊsente, mËme si on ne pouvait  la voir  que du bord  de l'Á-pic.
Partout ailleurs  dans l'Administration, il  y  avait toujours quelque chose
qui la cachait. Elle Êtait cachÊe  par les b×timents crÉme  des ateliers  de
mÊcanique et par les trois Êtages du garage rÊservÊ aux vÊhicules personnels
des employÊs. Elle Êtait cachÊe par les Êtables de l'exploitation auxiliaire
et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont  la sÊcheuse Êtait
perpÊtuellement cassÊe. Elle Êtait cachÊe par le parc avec ses corbeilles de
fleurs et  ses pavillons, son manÉge et ses  baigneuses de pl×tre  couvertes
d'inscriptions  au crayon.  Elle  Êtait cachÊe  par  les  cottages  et leurs
vÊrandas garnies  de lierre,  par les croix de leurs antennes de tÊlÊvision.
Et de lÁ, de  la fenËtre du premier Êtage, on ne voyait pas la forËt Á cause
du haut mur de briques  non achevÊ  mais dÊjÁ trÉs  haut que  l'on  Êtait en
train d'Êdifier autour du b×timent bas du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie.
La forËt n'Êtait visible que du bord de l'Á-pic. Mais l'homme qui n'avait de
sa vie vu la forËt, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais
pensÊ  Á elle, qui ne la  craignait  pas et n'en rËvait pas, mËme cet  homme
pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration
existait. Il y a longtemps que je pensais Á la forËt, que  j'en parlais, que
j'en rËvais, mais je ne soupÚonnais mËme pas qu'elle pÙt exister en rÊalitÊ.
Et ce  n'est pas en allant pour la premiÉre fois au bord de l'Á-pic que j'ai
acquis la certitude de son  existence,  mais en lisant sur  une  pancarte  Á
l'entrÊe l'inscription : "Administration des  affaires de la forËt". J'Êtais
devant cette pancarte, ma valise Á  la main,  couvert de poussiÉre, dessÊchÊ
par la  longue route, je la lisais  et  la relisais  et sentais  mes  genoux
trembler, car je savais maintenant que la forËt existait, et que tout ce que
je pensais auparavant n'Êtait que le jeu d'une  imagination dÊbile,  un p×le
mensonge  souffreteux. La forËt est, et  cette immense b×tisse maussade a la
charge de sa destinÊe...
     - Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la forËt?
Je m'en vais demain.
     - Tu veux rÊellement y aller? demanda Kim distraitement.
     Les  marais verts et brÙlants,  les  arbres craintifs et  nerveux,  les
ondines Á la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activitÊ
mystÊrieuse  des  profondeurs,  les aborigÉnes Ênigmatiques et circonspects,
les villages dÊsertÊs...
     - Je ne sais pas, dit Perets.
     - Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont
jamais pensÊ Á la forËt. Qui s'en sont toujours moquÊs Êperdument. Mais elle
est trop  proche  de ton  coeur. Pour  toi, la  forËt est  dangereuse  parce
qu'elle te trahira.
     - Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir.
     - Qu'as-tu besoin de vÊritÊs amÉres?  Qu'en feras-tu?  Et  que feras-tu
dans la forËt?  Pleurer sur un  rËve qui s'est  transformÊ en  destin? Prier
pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer  ce
qui est en ce qui devrait Ëtre?
     - Et pourquoi suis-je venu ici?
     - Pour Ëtre sÙr.  Tu  ne comprends pas Á  quel  point c'est important :
Ëtre sÙr. Les  autres viennent pour tout  autre chose. Pour trouver dans  la
forËt des mÉtres  cubes de bois.  Ou pour trouver la bactÊrie de  la vie. Ou
pour Êcrire une thÉse. Ou pour obtenir un laissez-passer, non pas pour aller
dans la forËt, mais Á toutes fins utiles : Úa servira un jour  ou l'autre et
tout le monde n'en a pas. L'idÊe suprËme, c'est de faire de la forËt un parc
luxueux,  comme le  sculpteur qui tire la  statue du  bloc de  marbre.  Pour
ensuite  tondre  ce parc.  AnnÊe  aprÉs annÊe. Ne pas  le  laisser redevenir
forËt.
     - Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien Á faire ici. Il faut que
quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous.
     - Revenons  aux  multiplications,  dit Kim. Perets  s'assit Á sa table,
trouva une prise h×tivement installÊe et brancha la "mercedes".
     -  Sept  cent quatre-vingt-treize cinq  cent  vingt-deux  par deux cent
soixante-six zÊro onze...
     La "mercedes" se mit Á cogner et Á tressauter. Perets attendit  qu'elle
soit calmÊe, et lut en bÊgayant la rÊponse.
     -   Bon.    Eteins,   dit   Kim.   Maintenant   divise-moi   six   cent
quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze...
     Kim  dictait  les  chiffres,  Perets  les  composait, appuyait sur  les
touches  ce   multiplication  et  de  division,  additionnait,  retranchait,
extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude.
     - Douze par dix. Multiplication, dit Kim.
     - Un zÊro zÊro sept, dicta mÊcaniquement Perets.
     Puis il se reprit et dit :
     - Mais elle ment. úa devrait faire cent vingt.
     - Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un zÊro zÊro sept. Maintenant
extrais-moi la racine carrÊe de dix zÊro sept...
     - Tout de suite, dit Perets.
     Le  verrou  claqua Á  nouveau  derriÉre  la  coulisse et  le  Proconsul
apparut, rose, frais et satisfait. Il se  lava les mains en fredonnant d'une
voix agrÊable un AVE MARIA, puis profÊra :
     - C'est tout de mËme un vÊritable prodige,  cette forËt, messieurs!  Et
dire  que  nous  parlons  d'elle  ou  Êcrivons  sur elle d'une maniÉre aussi
criminellement insuffisante!  Et pourtant elle mÊrite qu'on Êcrive sur elle.
Elle ennoblit,  elle  Êveille les sentiments les plus ÊlevÊs. Elle contribue
au progrÉs. Elle  est  elle-mËme comme le  symbole  du  progrÉs. Et  nous ne
parvenons pas Á empËcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non
qualifiÊes. En fait, il  n'y a pas de propagande de la forËt. Tout ce qui se
pense et qui se dit sur la forËt!
     - Sept cent quatre-vingts  multipliÊ par  quatre cent trente-deux,  dit
Kim.
     Le  Proconsul  haussa la  voix. Celle-ci Êtait forte et bien posÊe : on
n'entendit plus la "mercedes".
     - "Les  arbres cachent la forËt"...  "Etre perdu dans la forËt"... "Les
brigands de la  forËt"... VoilÁ  ce que nous devons  combattre! VoilÁ ce que
nous devons  extirper!  Vous,  par  exemple,  monsieur  Perets,  pourquoi ne
luttez-vous  pas? Vous pourriez faire  au  club  un exposÊ circonstanciÊ  et
judicieux sur la forËt,  et vous  ne le faites pas. Il y a longtemps que  je
vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il?
     - C'est que je n'ai jamais ÊtÊ lÁ-bas, dit Perets.
     - Pas grave. Moi  non plus, je n'y suis jamais allÊ, mais j'ai fait une
confÊrence  et  Á  en juger  par  les Êchos  que  j'ai  reÚus,  c'Êtait  une
confÊrence trÉs utile. La question  n'est pas de  savoir si on a  ou non ÊtÊ
dans  la  forËt,  la question est de dÊpouiller les faits de  leur gangue de
mysticisme  et de superstition, de mettre Á nu la substance en arrachant les
oripeaux  dont  elle   a  ÊtÊ  affublÊe  par   les   esprits   mesquins   et
militaristes...
     - Deux  fois  huit divisÊ par quarante-neuf moins  sept fois sept,  dit
Kim.
     La "mercedes" se mit Á l'oeuvre. Le Proconsul haussa Á nouveau la voix.
     -  Je l'ai fait  en tant que philosophe de formation,  vous pourriez le
faire en tant  que  linguiste... Je  vous  donnerai les thÉses et  vous  les
dÊvelopperez Á la lumiÉre  des derniÉres acquisitions de la  linguistique...
Au fait, quel est votre sujet de thÉse?
     - C'est  "Les  particularitÊs du style  et de  la rythmique de la prose
fÊminine de la basse Êpoque Heian, sur la base du "  Makura-no sÆshi  "." Je
crains que...
     -  Sen-sa-tion-nel!  C'est   prÊcisÊment  ce  qu'il   nous  faut.  Vous
soulignerez  qu'il  n'y  a  pas  de  marais  et  de  fondriÉres,   mais   de
merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs,  mais le produit d'une
science hautement  ÊvoluÊe.  Pas  d'indigÉnes,  pas de  sauvages,  mais  une
antique  civilisation d'hommes  fiers, libres, aux idÊaux ÊlevÊs, des hommes
modestes et  forts. Et  pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas  d'allusions
brumeuses - pardonnez-moi  ce calembour malheureux... Ce sera  sensationnel,
MEIN  HERR  Perets,  fabuleux. Et c'est  trÉs  bien que vous  connaissiez la
forËt, que  vous puissiez faire  part de  vos impressions  personnelles.  Ma
confÊrence Êtant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque  peu  fastidieuse.
Comme matÊriau de base, j'ai utilisÊ les protocoles des rÊunions. Mais vous,
en tant qu'explorateur de la forËt...
     - Je ne suis pas explorateur de  la forËt, tenta de plaider  Perets. On
ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la forËt.
     Le  Proconsul hocha distraitement  la  tËte et nota rapidement  quelque
chose sur sa manchette.
     - Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'amÉre vÊritÊ. Malheureusement,
cela  se trouve  encore  chez  nous -  formalisme, bureaucratisme,  approche
euristique de  la personnalitÊ...  Vous pouvez  aussi  parler de  cela entre
autres. Vous pouvez, vous pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de
rÊgler  votre intervention avec la direction. Je suis terriblement  content,
Perets, que vous preniez enfin part Á notre travail. Il y a longtemps que je
vous  suis de trÉs  prÉs... VoilÁ,  je  vous  ai  inscrit  pour  la  semaine
prochaine.
     Perets arrËta la "mercedes".
     - Je ne serai pas lÁ la semaine prochaine. Mon visa vient Á expiration,
et je pars. Demain.
     -  Nous  arrangerons  Úa d'une maniÉre ou d'une autre.  J'irai voir  le
Directeur,  il  est  lui-mËme membre du club,  il comprendra. ConsidÊrez que
vous avez une semaine de plus.
     -  Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul  le regarda
droit dans les yeux :
     -  Il faut! Vous le  savez trÉs bien, Perets,  il  faut!  Au revoir. Il
porta deux  doigts Á  la hauteur  de  sa  tempe  et s'Êloigna  en agitant sa
serviette.
     - Une vÊritable toile d'araignÊe, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une
mouche? Le manager ne voulait  pas que je m'en  aille. Alevtina ne veut pas,
et maintenant celui-lÁ...
     - Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim.
     - Mais je ne peux plus rester ici!
     -   Sept  cent   quatre-vingt-dix-sept   multipliÊ   par   quatre  cent
trente-deux...
     "De toute faÚon  je  partirai, se disait  Perets  en  appuyant sur  les
touches. Vous ne  le voulez  pas,  mais je partirai. Je  ne jouerai  pas  au
ping-pong avec vous, je ne jouerai  pas aux Êchecs avec vous, je ne veux pas
dormir et prendre du  thÊ  et  de la confiture  avec vous,  je  ne veux plus
chanter  de  chansons  pour  vous, compter  sur  la  "mercedes"  pour  vous,
dÊbrouiller vos discussions et maintenant faire des confÊrences que de toute
faÚon vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous, faites-le
vous-mËmes,  moi  je  m'en vais. Je pars, je pars.  De toute  faÚon, vous ne
comprendrez  jamais  que  penser  ce  n'est pas  une  distraction  mais  une
nÊcessitÊ..."
     Au-dehors, derriÉre le mur en construction, on entendait les cognements
sourds  d'un  mouton, le bruit  des  marteaux  pneumatiques,  le  fracas des
briques  qui se dÊversaient. Sur le mur  Êtaient  assis cÆte  Á cÆte  quatre
ouvriers en casquette, torse nu, qui fumaient. Puis ce fut sous  la  fenËtre
mËme le vrombissement et la pÊtarade d'un moteur de moto.
     -  Quelqu'un  qui vient  de  la forËt,  commenta Kim. DÊpËche-toi de me
multiplier soixante par soixante.
     La porte  s'ouvrit violemment et un homme fit irruption  dans la piÉce.
Il  portait  une combinaison dont le  capuchon dÊboutonnÊ ballottait  sur sa
poitrine par-dessus le cordon de l'Êmetteur. Des bottes jusqu'Á la ceinture,
la combinaison Êtait  couverte  d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose p×le
et autour de la jambe  droite s'enroulait le  fouet orange d'une liane d'une
longueur  dÊmesurÊe  qui  traÏnait  par  terre.  La  liane  continuait Á  se
tortiller, et  Perets eut l'impression d'Ëtre  en  prÊsence  d'un  tentacule
projetÊ par la forËt elle-mËme, qui, bientÆt se tendrait et qui entraÏnerait
l'homme sur le chemin inverse, Á travers les couloirs  de  l'Administration,
en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le rÊfectoire, les ateliers,
l'attirerait  encore plus bas, dans la rue poussiÊreuse,  Á travers le parc,
ses statues et ses pavillons, vers le dÊbut de la corniche, vers les portes,
mais  il passerait Á  cÆtÊ  des  portes  et  serait entraÏnÊ  plus bas, vers
l'Á-pic...
     L'homme portait des lunettes de  moto, son visage  Êtait couvert  d'une
Êpaisse couche de poussiÉre, et Perets  ne reconnut pas tout de suite en lui
StoÐan StoÐanov, de la station biologique. Il  tenait Á la main un  gros sac
en papier.  Il  fit  quelques  pas  sur  le  sol revËtu d'une  mosaÐque  qui
reprÊsentait une femme  sous la douche et s'arrËta devant Kim, tenant le sac
en papier cachÊ  derriÉre son dos et faisant d'Êtranges  mouvements avec  sa
tËte, comme s'il avait eu des dÊmangeaisons dans le cou.
     - Kim, dit-il, c'est moi.
     Kim ne rÊpondit pas. On entendait sa plume qui grattait et dÊchirait le
papier.
     - Kimouchka, reprit StoÐan d'une voix implorante, je t'en supplie.
     - Fous le camp, dit Kim. Maniaque.
     - C'est la derniÉre fois, dit StoÐan. La derniÉre des derniÉres.
     Il  eut  un  nouveau  mouvement de tËte et  Perets aperÚut  sur son cou
maigre Á la peau rasÊe, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse
ros×tre,  fine,  aiguÌ,  qui s'enroulait en  spirale, comme tremblant  d'une
sorte d'aviditÊ.
     - Tu n'as qu'Á  dire  que c'est Á cause de StoÐan, un point c'est tout.
Si  on t'invite au cinÊma,  dis que tu  as un  travail urgent Á terminer  ce
soir.  Si c'est pour le thÊ, dis par exemple que tu viens de le prendre.  Si
on t'invite  Á boire du vin, refuse aussi. Hein? Kimouchka! La derniÉre  des
derniÉres des derniÉres!
     - Qu'est-ce  que tu as Á rentrer  la  tËte  dans les  Êpaules comme Úa?
demanda mÊchamment Kim. Allons, tourne-toi.
     - úa te reprend? demanda StoÐan en se tournant. Ce  n'est pas grave. Tu
n'as qu'Á transmettre, tout le reste est sans importance.
     PenchÊ  par-dessus la  table,  Kim  s'affairait sur  le  cou de StoÐan,
pressait  et massait, les  coudes ÊcartÊs,  en  grinÚant des dents  d'un air
dÊgoÙtÊ et  marmonnant  des  jurons. La tÉte  baissÊe, le cou offert, StoÐan
dansait patiemment d'un pied sur l'autre.
     - Salut, Pertchik, dit-il. Il  y a longtemps que  je ne t'avais pas vu.
Qu'est-ce  que  tu  fais  ici?  J'ai  encore apportÊ  quelque  chose que  tu
pourras... Pour la derniÉre fois...
     Il dÊplia  le papier et  montra  Á  Perets un  petit bouquet  de fleurs
sauvages d'un vert vÊnÊneux.
     - Et elles sentent! Comment qu'elles sentent!
     -  Mais arrËte de  remuer, lui cria  Kim.  Reste tranquille!  Maniaque,
chiffe!
     -  Maniaque, chiffe,  soit!  approuva avec enthousiasme StoÐan. Pour la
derniÉre fois, la derniÉre des derniÉres.
     Les  pousses  rosÊs  sur  sa combinaison  commenÚaient Á  se faner,  se
ridaient et tombaient  Á terre, sur le visage de brique de la femme sous  la
douche.
     - C'est fini, dit Kim. DÊcampe!
     Il  se  dÊtacha de  StoÐan et  jeta  dans le seau Á  ordures  une chose
sanglante, Á demi vivante, qui continuait Á se tordre.
     - Je lÉve le  camp,  dit StoÐan. Tout de  suite. Tu sais, Rita a encore
fait des  siennes,  et j'ai un peu peur  de  quitter la  station biologique.
Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais...
     - Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien Á faire lÁ-bas.
     - Comment, rien? s'Êcria StoÐan. Quentin fond Á vue d'oeil.  Ecoute-moi
: il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette
nuit  elle  est revenue trempÊe, blanche,  glacÊe.  Un  garde  a  voulu  s'y
frotter, elle  lui a  fait quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant
il se traÏne comme  un perdu. Et tout le lotissement expÊrimental est envahi
par l'herbe.
     - Et alors? demanda Kim.
     - Quentin a pleurÊ toute la matinÊe...
     - Tout Úa je le  sais,  l'interrompit Kim. Mais je  ne comprends pas ce
que Perets a Á faire lÁ-dedans.
     -  Comment  Úa, ce  qu'il a  Á faire? Qu'est-ce que tu  racontes? Qui y
a-t-il Á part  Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus...  Et on  ne  va pas
faire appel Á Domarochinier, a Claude-Octave, tout de mËme!
     Kim frappa la table de sa main :
     - úa suffit! Va travailler  et que je  ne te voie plus  ici pendant les
heures de service. Ne me pousse pas Á bout.
     - C'est fini, se h×ta de dire StoÐan. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu
transmettras?
     Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est
encore en travail..."
     Kim prit un balai et poussa les dÊbris dans un coin.
     - Un imbÊcile sans cervelle,  commenta-t-il. Et  cette Rita... Recompte
tout encore une fois. úa les dÊmolira, cet amour...
     Sous  la fenËtre, l'irritante  pÊtarade de la moto s'Êleva  Á  nouveau,
puis  tout  redevint silencieux  Á  l'exception des  coups sourds du  mouton
derriÉre le mur.
     - Que faisais-tu ce matin au bord de l'Á-pic, Perets? demanda Kim.
     -  Je  voulais  voir  le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa
gymnastique lÁ-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la forËt, mais
il n'est pas venu. Tu sais, Kim,  je crois que tout  le monde ment ici. J'ai
parfois mËme l'impression que toi aussi tu mens.
     - Le Directeur, ÊnonÚa pensivement Kim. C'est peut-Ëtre une idÊe. Tu es
quelqu'un de courageux...
     - De toute faÚon je n'en vais demain. Touzik m'emmÉnera, il l'a promis.
Dis-toi bien que demain je ne serai plus lÁ.
     -  Je  ne m'attendais pas  Á  Úa,  poursuivit  Kim  sans Êcouter.  TrÉs
courageux...  On  pourrait  peut-Ëtre t'envoyer  lÁ-bas, que  tu  te  rendes
compte?


     Perets  s'Êveilla  au  contact de doigts froids  sur son Êpaule nue. Il
ouvrit les yeux et aperÚut  au-dessus de lui un homme en  sous-vËtements. Il
n'y avait pas de  lumiÉre dans la piÉce, mais l'homme  Êtait  ÊclairÊ par un
rayon de lune et l'on voyait son visage blanc et ses yeux exorbitÊs.
     - Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure.
     - Il faut Êvacuer, rÊpondit l'homme, Á voix basse lui aussi.
     "Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets.
     - Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer
quoi?
     - L'hÆtel est complet. Vous devez Êvacuer les lieux.
     Perets fit le tour de  la piÉce d'un regard dÊsemparÊ. Tout Êtait comme
avant, comme avant les trois autres lits Êtaient vides.
     -  Inutile d'inspecter, fit le commandant.  Nous savons ce qu'il y  a Á
voir.  De  toute  faÚon, il  faut changer votre  literie  pour  la donner  Á
nettoyer.  Vous  ne  le  ferez  pas  de  vous-mËme,  vous  n'avez  pas  reÚu
l'Êducation adÊquate...
     Perets  comprit : le commandant avait peur, et  il le prenait  de  haut
pour se  donner  de l'assurance.  Il Êtait  dans  un Êtat tel  qu'un  simple
contact  eÙt suffi  pour qu'il  se mette  Á  hurler,  Á glapir, Á entrer  en
transes, Á briser la fenËtre pour appeler au secours.
     - Allons,  allons,  la literie, on vous  dit,  fit le commandant, saisi
d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la  tËte
de Perets.
     - Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine
nuit?
     - C'est l'heure.
     -  Seigneur! vous n'avez pas toute votre tËte  Á vous. Bon, d'accord...
Prenez les draps, je  m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit Á passer
de toute faÚon.
     Il se leva  et, pieds  nus sur  le  sol froid,  entreprit de retirer la
housse  de l'oreiller.  Le  commandant, comme figÊ  sur  place,  suivait ses
mouvements de ses yeux exorbitÊs. Ses lÉvres tremblaient.
     - RÊparations, l×cha-t-il enfin. Il est temps de faire des rÊparations.
La tapisserie  est toute  dÊchirÊe,  le plafond  fissurÊ,  le planchÊiage  Á
refaire...
     Sa voix s'affermit :
     -  Donc, vous  devez  de  toute  faÚon  Êvacuer. Les  rÊparations  vont
commencer incessamment.
     - Les rÊparations?
     - Les  rÊparations.  Vous avez vu l'Êtat de la tapisserie? Les ouvriers
arrivent.
     - Maintenant? Tout de suite?
     -  Maintenant.  Tout  de  suite.  Il  est  impensable  d'attendre  plus
longtemps. Le plafond est complÉtement fissurÊ. Il n'y a qu'Á voir.
     Perets se sentit  soudain glacÊ. Il abandonna  la housse  et saisit son
pantalon.
     - Quelle heure est-il? demanda-t-il.
     - Minuit passÊ, rÊpondit le commandant en baissant la voix et jetant un
regard circonspect autour de lui.
     - Et oÝ vais-je aller? dit Perets, enfilant une  jambe de son pantalon,
en  Êquilibre  sur un  pied.  Vous n'avez qu'Á me mettre ailleurs, dans  une
autre chambre...
     -  Tout  est  complet.  Et  lÁ  oÝ  ce  n'est  pas  complet,  c'est  en
rÊparations.
     - Chez le veilleur, alors...
     - C'est complet.
     Perets fixa tristement la lune.
     - Dans le dÊbarras, alors. Dans le dÊbarras, dans la lingerie, dans  le
poste d'ÊlectricitÊ. Il  ne me  reste plus que six heures Á  dormir. A moins
que vous ne puissiez trouver  Á me loger chez vous,  d'une  maniÉre ou d'une
autre...
     Le commandant s'agita soudain Á travers la piÉce. Il courait d'un lit Á
l'autre, nu-pieds, blËme, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrËta
et profÊra d'une voix geignarde :
     - Mais enfin quoi? Je suis un homme civilisÊ, j'ai fait deux instituts,
je  ne  suis pas  un quelconque  indigÉne... Je comprends  tout! Mais  c'est
impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et
lui murmura Á l'oreille :) Votre visa est  arrivÊ Á expiration. Il y a  dÊjÁ
vingtsept minutes qu'il est expirÊ, et  vous Ëtes toujours lÁ! Vous ne devez
pas Ëtre  lÁ.  Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les
genoux et alla chercher sous  le  lit les  chaussettes et les  chaussures de
Perets.) Je me suis rÊveillÊ en  nage Á minuit moins cinq. Bon, je crois que
c'est  tout.  Ma  fin  est  venue. Je suis parti comme  j'ai ÊtÊ.  Je ne  me
souviens de rien.  Des nuages  dans les rues, des clous  aux pieds...  Et ma
femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie...
     Perets s'habilla Á la h×te. Il comprenait mal. Le commandant n'arrËtait
pas  de  courir entre  les  lits, piÊtinait  les  carrÊs de lune, jetait des
regards dans le couloir, se penchait Á la fenËtre et murmurait :
     "Mon Dieu, enfin..."
     - Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.
     Le commandant eut un claquement de m×choires.
     - En aucun cas! Vous  voulez me perdre... Il  faut Ëtre sans coeur! Mon
Dieu, mon Dieu...
     Perets  ramassa  ses livres, ferma non  sans peine sa  valise, prit son
manteau sur le bras et demanda :
     - Et maintenant oÝ vais-je aller?
     Le commandant  ne rÊpondit pas.  Il  attendait, trÊpignant d'impatience
Perets prit sa  valise et gagna la rue par l'escalier sombre et  silencieux.
Il s'arrËta  sur  le perron et, tentant de calmer son tremblement, Êcouta un
moment la voix du commandant qui  expliquait au  veilleur ensommeillÊ : "...
Il  va  vouloir rentrer. Il  ne faut pas  le laisser faire! Son... (sinistre
murmure confus)  Compris? Tu  rÊponds..." Perets  s'assit  sur sa  valise et
Êtendit son manteau sur ses genoux.
     - Non,  je vous  en prie, fit la voix  du  comman dant derriÉre lui. Je
vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'Êvacuer complÉtement le
territoire de l'hÆtel.
     Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la  chaussÊe. Le commandant
piÊtina encore un  peu en grommelant : <  Je vous  en  prie instamment... ma
femme...  sans excÉs d'aucune  sorte... les  consÊquences...  impossible..."
Puis   il  partit  en  frÆlant   le   mur,   silhouette  blanche  dans   ses
sous-vËtements. Perets vit les fenËtres  noires des  cottages, les  fenËtres
noires  de l'Administration, les fenËtres noires  de l'hÆtel.  Nulle part il
n'y avait de lumiÉre, les ampoules des rues elles-mËmes Êtaient Êteintes. Il
n'y avait que la lune, ronde, brillante et mÊchante.
     Et soudain  il  dÊcouvrit  qu'il  Êtait  seul.  Personne auprÉs de lui.
Autour, les gens  dorment,  et ils m'aiment  tous,  je le sais, je m'en suis
souvent  aperÚu.  Et pourtant je suis  seul, comme  s'ils Êtaient tous morts
d'un coup ou subitement devenus mes ennemis... Et le commandant est un brave
monstre d'homme affligÊ de  la  maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est
collÊ Á moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons jouÊ du  piano Á quatre
mains et avons parlÊ, et j'Êtais le seul avec qui il osait parler, avec  qui
il se  sentait un  homme Á part entiÉre, et pas  le pÉre de sept enfants. Et
Kim.  Il   est  revenu  de  la  chancellerie  avec  une  Ênorme  liasse   de
dÊnonciations.  Quatre-vingt-douze   dÊnonciations   me  concernant,  toutes
Êcrites  de la mËme main et signÊes de noms diffÊrents. Comme quoi je volais
Á la poste  la cire Á  cacheter de l'Etat,  j'avais amenÊ dans ma valise une
maÏtresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien
d'autres choses encore...  Et Kim avait lu ces dÊnonciations, en  avait jetÊ
certaines au panier et  avait  mis les autres de cÆtÊ  en marmonnant  : "úa,
c'est   Á  creuser."  Et   c'Êtait   inattendu  et  effrayant,  insensÊ   et
repoussant...  Les  regards  furtifs  qu'il me  jetait,  et  ses yeux  qu'il
dÊtournait aussitÆt...
     Perets  se leva, prit sa  valise  et  partit  Á  l'aventure,  lÁ  oÝ le
mÉnerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle  part.
Il tituba, Êternua de poussiÉre et sans doute tomba Á plusieurs reprises. La
valise  Êtait  incroyablement  lourde, comme impossible  Á  diriger. Elle se
frottait  Á  la  jambe  comme  un  fardeau,  puis  s'envolait  pesamment  et
resurgissait des tÊnÉbres pour venir battre le genou. Dans  une sombre allÊe
du parc  oÝ  ne  brillait aucune  lumiÉre  et oÝ  seules  les statues  aussi
incertaines que le commandant apportaient  une  vague blancheur,  la  valise
s'aggrippa soudain au pantalon par une de  ses boucles qui  s'Êtait dÊtachÊe
et Perets, en dÊsespoir de cause, l'abandonna.  L'heure  du  dÊsespoir Êtait
venue. AveuglÊ par les larmes, Perets se fraya un chemin Á travers les haies
sÉches et bardÊes de piquants  poussiÊreux, franchit quelques marches, tomba
lourdement  sur le  dos  et,  Á bout  de forces,  tremblant de douleur et de
compassion, se laissa tomber Á genoux au bord de l'Á-pic.
     Mais  la  forËt demeurait indiffÊrente.  Si indiffÊrente  qu'elle ne se
laissait mËme pas  voir. Sous l'Á-pic, tout Êtait sombre et ce n'Êtait  qu'Á
l'horizon  que l'on voyait apparaÏtre  quelque chose de  gris  et d'informe,
vaste et stratifiÊ qui luisait mollement sous la lune.
     - RÊveille-toi, implora  Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes
seuls,  n'aie pas peur, ils sont tous  endormis.  Tu n'as vraiment jamais eu
besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-Ëtre tu ne comprends pas ce que Úa veut
dire,  besoin? C'est quand  on ne peut pas se passer... c'est quand on pense
tout le temps Á...  C'est quand toute la vie se tend  vers... Je ne sais pas
qui  tu es.  Et mËme ceux qui sont absolument persuadÊs  de le savoir ne  le
savent  pas. Tu es ce  que tu es, mais je peux espÊrer  que tu  es telle que
toute ma  vie j'ai  voulu te voir  : bonne  et  intelligente, indulgente  et
comprÊhensive,  attentive et peut-Ëtre mËme reconnaissante. Nous avons perdu
tout  cela,  nous n'avons plus assez de  force ni de temps, nous  ne faisons
qu'Êriger  des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours
moins chers, mais nous  souvenir, nous  souvenir nous ne pouvons  plus. Mais
toi, tu es diffÊrente,  et c'est pourquoi je  suis  venu Á toi de loin, sans
mËme croire Á ton  existence. Et se pourrait-il que tu  n'aies pas besoin de
moi?  Non, je vais te dire  la vÊritÊ.  J'ai peur  de ne pas avoir non  plus
besoin  de toi. Nous nous sommes  aperÚus,  mais nous ne  sommes pas devenus
plus proches, et il ne devait pas en Ëtre ainsi. Peut-Ëtre parce qu'ils sont
entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je  suis l'un d'eux  et tu
ne peux Êvidemment pas me distinguer dans la  foule, et je ne vaux peut-Ëtre
pas la peine d'Ëtre  distinguÊ. J'ai peut-Ëtre moi-mËme imaginÊ les qualitÊs
humaines  qui devaient te  plaire, mais te  plaire Á toi  telle que je  t'ai
imaginÊe et non Á toi telle que tu es...
     Des flocons  de lumiÉre  blancs  et brillants se  levÉrent Á l'horizon,
s'Êtendirent et tout d'un coup, Á droite sous la falaise, sons le  rocher en
surplomb, des  faisceaux de  projecteurs  se dÊchaÏnÉrent  pour fouiller  le
ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux
Á l'horizon s'ÊtirÉrent, se  gonflÉrent, devinrent des nuages blanch×tres et
s'Êteignirent. Quelques instants  plus tard,  les  projecteurs s'Êteignirent
aussi.
     - Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de
toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs,  je
les connais aussi trÉs mal. Je sais seulement  qu'ils sont capables de  tous
les excÉs, du plus extrËme dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la
fÊrocitÊ comme dans la pitiÊ, dans le dÊchaÏnement comme dans la retenue. II
ne leur manque qu'une chose : la comprÊhension. Ils ont toujours remplacÊ la
comprÊhension par des succÊdanÊs  - foi, athÊisme, indiffÊrence, mÊpris.  Ce
qui est toujours apparu Ëtre  le plus simple. Plus  simple de croire  que de
comprendre. Plus  simple d'Ëtre dÊsabusÊ  que de  comprendre.  Entre  autres
choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore  rien dire.  Ici je ne
peux pas t'aider, tout est  trop rÊsistant, trop  en place. Ici je suis trop
visiblement dÊplacÊ, Êtranger.  Mais je trouverai le point d'application des
forces,   ne  t'inquiÉte  pas.  C'est   vrai,   ils  peuvent   te   souiller
irrÊversiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut
trouver le moyen le plus efficace, le plus Êconomique,  et sur tout  le plus
simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir.
     Perets se  leva et  s'avanÚa tout droit Á travers les buissons, dans le
parc, dans l'allÊe. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas.
Il revint alors dans la grand-rue,  vide  et  ÊclairÊe par la seule lune. Il
Êtait  plus  d'une  heure  du  matin  quand  il  s'arrËta  devant  la  porte
obligeamment ouverte de la bibliothÉque de  l'Administration.  Les  fenËtres
Êtaient  tendues  de  stores  lourds,  mais  l'intÊrieur  Êtait  brillamment
Êclaire,  comme  une salle de  bal. Le  parquet  se  craquelait et  grinÚait
dÊsespÊrÊment,  et autour  Êtaient les livres. Les rayonnages ployaient sous
les livres, les livres Êtaient entassÊs sur les tables et dans les coins, et
Á part Perets et les livres il n'y  avait pas  dans la bibliothÉque  ×me qui
vive.
     Perets  se  laissa  tomber dans un  grand  vieux  fauteuil, Êtendit les
jambes,  se  renversa en  arriÉre  et  posa tranquillement ses  bras sur les
accoudoirs.
     Alors,  qu'est-ce  que vous faites lÁ?  dit-il aux  livres.  FainÊants!
C'est pour  Úa qu'on vous  a Êcrits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles.
Combien a-t-on semÊ? Combien de sage, de bon, d'Êternel? Et quelles sont les
prÊvisions pour la rÊcolte?  Et surtout, quelles pousses lÉveront? Vous vous
taisez... Toi,  lÁ, comment  dÊjÁ...  Oui, oui, toi en deux  tomes.  Combien
d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, ancËtre, tu
es un bon et honnËte camarade. Tu n'as jamais criÊ, tu ne t'es jamais vantÊ,
jamais frappÊ la poitrine.  Bon et honnËte. Et ceux qui te lisent deviennent
aussi bons et  honnËtes.  Ne serait-ce  que pour  un temps. MËme malgrÊ eux.
Mais  tu  sais,  il  y  en  a  qui pensent que  pour  avancer,  la bontÊ  et
l'honnËtetÊ ne sont  pas  tellement  nÊcessaires.  Que pour  Úa il faut  des
jambes. Et des souliers. MËme des pieds sales et des souliers non cirÊs.  Le
progrÉs  peut  Ëtre complÉtement  indiffÊrent aux notions  de  bontÊ  et  de
droiture, comme  il  l'a  fait  jusqu'Á  maintenant.  L'Administration,  par
exemple,  n'a  pas  besoin,  pour  fonctionner  correctement,  de  bontÊ  ou
d'honnËtetÊ.  C'est  agrÊable, souhaitable, mais absolument  pas nÊcessaire.
Comme le latin  pour un  nageur.  Les biceps  pour  un  comptable.  Comme le
respect de  la  femme pour Domarochinier... Mais tout dÊpend de ce  que l'on
appelle progrÉs. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus
:  alcoolique,  soit, oui mais  quel  spÊcialiste! DÊbauchÊ,  oui mais  quel
propagandiste!  Voleur,  disons profiteur,  oui  mais  quel  administrateur!
Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle  abnÊgation... Mais  on peut
aussi concevoir le progrÉs comme transformation de  tous dans le  sens de la
bontÊ  et de l'honnËtetÊ. Et alors  nous verrons peut-Ëtre  un temps oÝ l'on
dira :  c'est  un spÊcialiste, bien sÙr, il  s'y connaÏt, mais c'est un sale
type, il faut le  chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous Ëtes  plus
nombreux que les  humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez
peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous
de  bons  et  honnËtes, des sages, des  savants,  mais aussi  des  cervelles
d'oiseau, des sceptiques, des schizophrÉnes, des meurtriers, des suborneurs,
des enfants, des prÊdicateurs  moroses, des imbÊciles  contents d'eux-mËmes,
et des braillards enrouÊs aux yeux injectÊs. Et vous ne sauriez pas pourquoi
vous Ëtes lÁ. Au  fait, Á quoi servez-vous? Vous  Ëtes  nombreux Á offrir la
connaissance,  mais   Á  quoi  sert  la  connaissance  dans  la  forËt?   La
connaissance n'a rien Á voir  avec la forËt.  C'est comme si on prenait soin
d'inculquer Á un futur b×tisseur de citÊs radieuses l'art des fortifications
: quels  que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une
maison de repos, il n'arriverait jamais Á construire qu'une redoute maussade
bardÊe de flÉches, d'escarpes  et de  contrescarpes.  Ce que vous avez donnÊ
aux gens qui  sont allÊs  dans  la forËt, ce n'est pas la connaissance, mais
des prÊjugÊs... Il  y en a d'autres parmi vous  qui inspirent le scepticisme
et le dÊcouragement. Et ceci  non pas en raison de leur  noirceur ou de leur
cruautÊ, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute  espÊrance, mais parce
qu'ils mentent.  Il  y  a des mensonges  radieux,  pleins  de  sifflotements
allÉgres et de chansons entraÏnantes, des mensonges geignards qui tentent en
gÊmissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement,
ce   n'est  jamais  ces  livres  que   l'on  brÙle,  que   l'on  retire  des
bibliothÉques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanitÊ le mensonge
n'a ÊtÊ jetÊ au feu. Ou alors par  accident, parce qu'on n'avait pas compris
ou qu'on avait  cru. Dans la  forËt aussi ils  sont  inutiles. Ils  ne  sont
utiles  nulle part.  C'est sans doute  prÊcisÊment  pour cela  qu'il y  en a
tant... enfin pas  pour cela mais parce qu'on les  aime... Les  tÊnÉbres des
vÊritÊs amÉres sont plus chÉres Á notre coeur...  Quoi? Qui est-ce qui parle
ici? Ah, c'est moi... Donc je disais qu'il y a aussi des livres... quoi?
     - Silence, il n'a qu'Á dormir...
     - Il aurait bu un coup, au lieu de dormir...
     - Mais arrËte ton chahut... Ah, mais c'est Perets.
     - Et aprÉs? Occupe-toi plutÆt de toi...
     - Personne pour s'occuper de lui, le pauvre...
     - Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.
     Et il se rÊveilla.
     En face  de  lui, un  escabeau de bibliothÉque  Êtait placÊ devant  les
rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute
marche. Touzik, le chauffeur,  maintenait  l'Êchelle de  ses bras tatouÊs et
regardait vers le haut.
     - Il est toujours comme Úa un peu perdu, disait Alevtina en considÊrant
Perets.  Et il n'a pas dÏnÊ,  Êvidemment. Il faudrait  le  rÊveiller,  qu'il
boive  au moins un peu de vodka... Je  me demande ce que  des gens comme lui
peuvent rËver?
     - Moi, ce que je vois, je le rËve pas, fit Touzik, les yeux levÊs.
     - Tu  vois  quelque chose  de nouveau? Que tu n'avais jamais vu  avant?
demanda Alevtina.
     -  Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particuliÉrement neuf,
mais c'est comme au cinÊma :  on peut le voir vingt  fois, et c'est toujours
avec plaisir.
     Sur la troisiÉme  marche de l'escabeau se trouvait un Ênorme CHTROUTSEL
coupÊ en tranches, sur la quatriÉme des concombres et des oranges pelÊes, et
sur la cinquiÉme une bouteille Á moitiÊ vide flanquÊe d'un pot  Á crayons en
matiÉre plastique.
     - Regarde tant  que tu veux, mais tiens bien l'Êchelle,  fit  Alevtina,
qui se mit en  devoir d'extraire  des rayons supÊrieurs d'Êpaisses revues et
des dossiers aux couvertures  dÊfraÏchies.  Elle  souffla  pour  enlever  la
poussiÉre, fit  une  grimace,  tourna quelques  pages,  mit  Á part quelques
chemises  et remit  les autres Á  leur place.  Le  chauffeur Touzik  renifla
bruyamment.
     - Il te faut aussi ceux de l'avant-derniÉre annÊe? demanda Alevtina.
     -  Il  me  faut une  chose, fit Touzik, Ênigmatique. Je vais  rÊveiller
Perets, maintenant.
     - Ne t'en va pas de l'Êchelle, dit Alevtina.
     -  Je ne  dors pas,  intervint Perets.  Il y a  longtemps  que  je vous
regarde.
     - De lÁ-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il
y a tout : des femmes, du vin et des fruits...
     Perets  se  leva en  boitillant  sur  sa jambe ankylosÊe, s'approcha de
l'escabeau et se versa Á boire.
     -  Qu'est-ce que vous avez rËvÊ,  Pertchik? demanda Alevtina du haut de
l'Êchelle.
     Perets leva machinalement la tËte, et baissa aussitÆt les yeux.
     - Ce que j'ai rËvÊ? Des bËtises... Je parlais avec les livres.
     Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange.
     - Tenez Úa une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi.
     - Alors tu veux ceux de l'avant-derniÉre annÊe? demanda Alevtina.
     - Evidemment! (Touzik versa  le liquide dans le gobelet et  choisit  un
concombre.) L'avant-derniÉre, et  l'avant-avant-derniÉre. J'en  ai  toujours
besoin. úa  a toujours ÊtÊ comme Úa,  et  je ne peux pas vivre sans  Úa.  Et
personne  ne peut vivre sans Úa. Il y en  a qui ont besoin de plus, d'autres
de  moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la leÚon, je
suis comme Úa. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le
concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je vis ici. J'en supporterai
encore un peu, puis je prendrai la voiture et  j'irai me chercher une ondine
dans la forËt...
     Perets tenait l'Êchelle et  s'efforÚait de penser  au  lendemain,  mais
Touzik,  assis  sur  la  premiÉre marche de  l'escabeau, avait entrepris  de
raconter comment,  dans sa  jeunesse, lui  et des amis  avaient  surpris  un
couple en  banlieue, avaient  rossÊ et  chassÊ le galant, et avaient ensuite
essayÊ de se servir  de la femme.  Il faisait froid, humide,  et Á cause  de
leur  extrËme  jeunesse  Á tous,  personne  n'Êtait arrivÊ  Á rien. La femme
pleurait,  avait  peur,  et l'un aprÉs l'autre les  amis  de Touzik  avaient
abandonnÊ, et seul lui, Touzik, avait continuÊ Á s'accrocher Á la femme dans
l'arriÉre-cour  bourbeuse,  l'empoignant,  jurant, croyant  toujours  que Úa
allait y  Ëtre,  mais sans rÊsultat,  jusqu'au moment  oÝ il l'avait emmenÊe
chez elle, dans sa  propre maison,  l'avait serrÊe contre la rampe de fer de
l'escalier sombre et avait enfin eu  ce qu'il  voulait. RacontÊe par Touzik,
l'histoire Êtait follement passionnante et drÆle.
     - C'est pour Úa que les  petites ondines ne risquent pas de m'Êchapper,
dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est  pas lÁ que je vais commencer.
Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors.
     Il  avait  un beau visage h×lÊ, d'Êpais sourcils, le regard  vif et une
dentition  remarquable. Il ressemblait ÊnormÊment  Á  un  Italien.  Mais  il
sentait des pieds.
     - Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait
Alevtina. Tous les dossiers sont mÊlangÊs. Tiens, prends toujours ceux-lÁ en
attendant.
     Elle se  pencha et fit  passer Á  Touzik une  pile  de  dossiers  et de
revues. Celui-ci  prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les
lÉvres, compta les dossiers et dit :
     - Il m'en faut encore deux.
     Perets tenait toujours l'Êchelle, le regard fixÊ sur ses poings serrÊs.
Demain Á cette heure je ne serai plus lÁ, se disait-il. Je  serai assis dans
la cabine  Á cÆtÊ de Touzik, il  fera chaud, le  mÊtal commencera Á  peine Á
refroidir.  Touzik  allumera  les phares, s'installera  confortablement,  le
coude  gauche  appuyÊ  contre la  portiÉre  et  commencera  Á parler  de  la
politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra
s'arrËter Á chaque buvette, prendre en  route  qui il voudra, il pourra mËme
faire  un  dÊtour pour ramener  Á  quelqu'un  une batteuse de  l'atelier  de
rÊparations.  Mais  je ne le laisserai parler que de politique  mondiale. Ou
bien je l'interrogerai sur les diffÊrents types d'automobiles.  Sur les taux
de consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs
vÊreux.  Il raconte bien,  et  on  ne sait jamais  s'il ment  ou s'il dit la
vÊritÊ...
     Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les lÉvres, jeta un
regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit  de poursuivre son rÊcit en le
ponctuant de trÊpignements, de gestes expressifs et d'Êclats de rire joyeux.
S'attachant  scrupuleusement Á la  chronologie,  il raconta l'histoire de sa
vie  sexuelle d'annÊe  en annÊe, mois aprÉs mois. La  cuisiniÉre  du camp de
concentration oÝ il avait ÊtÊ enfermÊ  pour avoir volÊ du papier au temps de
la pÊnurie (la cuisiniÉre rÊpÊtait toujours : "Fais attention, Touzik, ne me
joue pas de tour!..."),  la  fille  d'un dÊtenu politique  dans ce mËme camp
(elle  ne  se souciait  pas  de  savoir  avec qui  elle allait,  elle  Êtait
persuadÊe  que  de toute faÚon elle finirait au  crÊmatoire),  la femme d'un
marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons
incessantes de son taureau de  mari.  Il y  avait  aussi une riche veuve que
Touzik  avait fini par fuir  une  nuit,  en  caleÚon, parce qu'elle  voulait
mettre  le  grappin  sur le pauvre Touzik et lui faire  faire le  trafic  de
narcotiques  et de  prÊparations mÊdicales douteuses. Et  les  femmes  qu'il
transportait quand il Êtait  chauffeur de  taxi :  elles  le  payaient  avec
l'argent du client, puis, Á la fin de la nuit, en nature. ("... Alors je lui
dis : mais enfin, et Á moi, qui va y penser? Toi tu en as dÊjÁ eu quatre, et
moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'annÊes, qu'il
avait ÊpousÊe par autorisation spÊciale des autoritÊs : elle lui avait donnÊ
des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essayÊ de la  prËter
Á des amis en Êchange  de leurs maÏtresses. Des  femmes... des filles... des
harpies... des salopes... des traÏnÊes...
     - C'est pour Úa que je suis pas du tout un dÊpravÊ, conclut-il. Je suis
simplement  un homme  qui  a  du tempÊrament,  et pas une  espÉce  de dÊbile
impuissant.
     Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans  prendre congÊ
en sifflotant et  en faisant grincer le parquet, curieusement voÙtÊ, soudain
semblable  Á une araignÊe  ou Á  un homme des  cavernes. Perets, accablÊ, le
suivait encore des yeux quand Alevtina lui dit :
     - Donnez-moi la main, Pertchik.
     Elle  s'assit sur la derniÉre marche, posa les mains sur ses Êpaules et
se laissa  tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous  les aisselles  et la
posa Á  terre,  et ils  demeurÉrent un instant tout proches l'un de l'autre,
visage contre visage. Elle avait gardÊ les mains posÊes sur ses  Êpaules, et
il la tenait toujours sous les aisselles.
     - On m'a chassÊ de l'hÆtel, dit-il.
     - Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez?
     Elle  Êtait  bonne  et  tiÉde,  et elle affrontait  tranquillement  son
regard, mais sans aucune assurance particuliÉre. En la regardant, on pouvait
se reprÊsenter bien des images  de bontÊ, de chaleur, de douceur,  et Perets
passa avidement en revue toutes ces images les unes aprÉs les autres, essaya
de  se  voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il  ne pouvait
pas :  Á  sa  place il voyait Touzik,  un Touzik beau,  arrogant, aux gestes
sÙrs, et qui sentait des pieds.
     - Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme Úa.
     Elle  se  dÊtourna  immÊdiatement et entreprit  de  rassembler  dans un
papier journal les restes de nourriture.
     - Et  pourquoi "comme Úa"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous
dormirez jusqu'au matin, puis  on vous trouvera une chambre. Vous ne  pouvez
pas passer toutes les nuits dans la bibliothÉque..
     - Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec Êtonnement.
     - Vous partez? Dans la forËt?
     - Non, chez moi.
     - Chez  vous... (Elle enveloppa lentement les  restes dans le journal.)
Mais  vous  vouliez  toujours aller  dans la  forËt, je  vous  l'ai moi-mËme
entendu dire.
     -  C'est  que,  voyez-vous, je voulais...  Mais on ne veut pas  que j'y
aille.  Je  ne  sais  mËme  pas  pourquoi.   Et  je  n'ai  rien  Á  faire  Á
l'Administration. Donc je me suis mis  d'accord  avec Touzik... Il  m'emmÉne
demain.  Il  est dÊjÁ trois heures maintenant. Je vais aller  dans le garage
m'installer dans la voiture  de Touzik,  et lÁ j'attendrai le matin. Donc ce
n'est pas la peine de vous inquiÊter...
     - Je vais donc vous  dire adieu... Á moins  que  vous  ne vouliez quand
mËme venir?
     - Merci, je prÊfÉre attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me
rÊveiller. Touzik n'attendra pas.
     Ils sortirent et gagnÉrent le garage main dans la main.
     - Alors, vous n'avez pas aimÊ ce que Touzik a racontÊ? demanda-t-elle.
     - Non.  Je n'ai pas du tout aimÊ.  Je n'aime  pas qu'on parle  de Úa. A
quoi  bon? J'en  ai  plutÆt honte... honte pour lui, pour vous, pour  moi...
Pour  tout  le  monde. úa  n'a pas de  sens. On  dirait qu'il y a  un  grand
ennui...
     -  C'est la plupart  du temps Á cause de cet ennui, dit  Alevtina. Mais
vous n'avez  pas  Á avoir  honte  pour moi,  j'y suis indiffÊrente. úa m'est
parfaitement Êgal... VoilÁ, vous  Ëtes  arrivÊ.  Embrassez-moi  avant  de me
quitter.
     Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret.
     - Merci, dit-elle.
     Puis elle fit demi-tour  et s'Êloigna rapidement. Sans savoir pourquoi,
Perets agita la main dans sa direction.
     Il  pÊnÊtra  dans  le  garage ÊclairÊ par  de petites  ampoules bleues,
enjamba le gardien qui ronflait  sur un siÉge empruntÊ Á une voiture, trouva
le camion de Touzik et grimpa dans  la  cabine.  úa sentait  le  caoutchouc,
l'essence, la poussiÉre. Sur le pare-brise dansait un  Mickey Mouse aux bras
et jambes ÊcartÊs. On est bien, Úa  va, se dit Perets. J'aurais dÙ venir ici
tout de  suite. Tout autour Êtaient garÊes les  voitures muettes, sombres et
vides.  Le gardien ronflait  bruyamment.  Les voitures dormaient, le gardien
dormait, tout dormait dans l'Administration.  Alevtina se  dÊshabillait dans
sa chambre devant  sa  glace, Á cÆtÊ de son lit prÊparÊ, un grand lit Á deux
places doux et chaud... Non,  il ne faut pas penser Á Úa. Parce que le  jour
on  est  gËnÊ  par  les  bavardages,  le bruit  de  la  "mercedes", tout  ce
remue-mÊnage stupide. Mais maintenant,  plus d'Êradication, de  pÊnÊtration,
de  protection,  ni  aucune autre sinistre  absurditÊ, uniquement  un  monde
endormi au-dessus de l'Á-pic,  un monde fantomatique comme  tous les  mondes
endormis, invisible et inaudible, pas plus rÊel que  la  forËt. La forËt est
mËme  maintenant  plus rÊelle : la forËt ne dort jamais.  Ou peut-Ëtre  elle
dort, et  rËve de  nous tous.  Nous  sommes  le songe  de la forËt.  Le rËve
atavique. Les fantÆmes grossiers de sa sexualitÊ refroidie...
     Perets  s'Êtendit, recroquevillÊ,  et fourra sous  sa  tËte son manteau
roulÊ en boule. Mickey Mouse se balanÚait doucement au bout de son fil. A la
vue de  ce jouet, les  jeunes filles  ne  manquaient pas de s'Êcrier  : "Oh!
qu'il  est mignon", et le chauffeur Touzik leur rÊpondait  : "Le dedans vaut
le  dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui  ne
savait pas comment  l'enlever de lÁ. Ni mËme si  on pouvait l'enlever. Si on
le dÊplaÚait, la voiture risquait  peut-Ëtre  de  partir. Lentement d'abord,
puis de plus en plus vite,  droit sur  le gardien endormi, et  Perets serait
dans la cabine, en train d'appuyer  sur tout ce qui  lui tomberait  sous  la
main ou  sous le  pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ;
on  voit  dÊjÁ sa bouche ouverte d'oÝ s'Êchappent  des  ronflements, puis la
voiture tressaute, tourne brutalement, s'Êcrase contre le mur  du garage, et
dans la brÉche apparaÏt le ciel bleu...
     Perets  s'Êveilla et s'aperÚut que c'Êtait dÊjÁ le  matin.  A  la porte
grande ouverte du garage, des  mÊcaniciens fumaient, et l'on voyait derriÉre
une surface que le soleil colorait en jaune. Il Êtait sept heures. Perets se
mit  sur son sÊant,  s'essuya le visage et  regarda dans le  rÊtroviseur. Il
pensa qu'il  lui  faudrait  se  raser,  mais resta  dans la voiture.  Touzik
n'Êtait pas encore arrivÊ, il fallait l'attendre lÁ, sur place, car tous les
chauffeurs  Êtaient distraits et  partaient  toujours  sans lui. Il y a deux
rÉgles Á observer dans les relations avec les chauffeurs  : premiÉrement, ne
jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuxiÉmement,
ne  jamais discuter avec  le chauffeur qui  vous conduit. A la limite, faire
semblant de dormir...
     Les  mÊcaniciens  Á l'entrÊe  jetÉrent leurs  mÊgots  qu'ils ÊcrasÉrent
soigneusement Á la pointe  de leurs chaussures et  entrÉrent dans le garage.
Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'Êtait  pas du
tout un mÊcanicien,  mais bien  le manager. Quand ils passÉrent prÉs de lui,
le manager s'arrËta Á cÆtÊ de la cabine et, posant une  main  sur  l'aile du
camion,  examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner :
"Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric."
     - OÝ est-il? demanda le mÊcanicien inconnu.
     - ...! rÊpondit tranquillement le manager. Regarde sous le siÉge.
     - Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le mÊcanicien d'une voix
irritÊe. Je vous avais bien prÊvenu que j'Êtais serveur...
     Il y eut un temps de silence, puis la  portiÉre du  cÆtÊ du  conducteur
s'ouvrit sur le  visage maussade et ennuyÊ du mÊcanicien-serveur. Il jeta un
coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'intÊrieur de la cabine, tira un
peu sur le volant, puis passa les deux bras sous le siÉge et se mit Á remuer
les objets qui s'y trouvaient.
     - C'est Úa, un cric? demanda-t-il Á mi-voix.
     - N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutÆt une clef Á molette.
     Le mÊcanicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pinÚant
les lÉvres, la posa  sur le  marchepied et  recommenÚa  Á  fourrager sous le
siÉge.
     - úa? demanda-t-il.
     - Non,  dit  encore  Perets. úa, je peux vous  dire  exactement ce  que
c'est. C'est un arithmomÉtre. Les crics ne sont pas comme Úa.
     Le front plissÊ, le mÊcanicien-serveur considÊrait l'arithmomÉtre.
     - Ils sont comment, alors? demanda-t-il.
     - Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs
modÉles. Il y a une espÉce de manivelle mobile...
     - Il y en a une, lÁ. Comme sur une caisse enregistreuse.
     - Non, ce n'est pas du tout le mËme genre de manivelle.
     - Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe?
     Perets  ne sut plus que rÊpondre. Le  mÊcanicien attendit  un peu, posa
avec un soupir  l'arithmomÉtre sur le marchepied et se remit Á l'oeuvre sous
le siÉge.
     - C'est peut-Ëtre Úa? interrogea-t-il.
     - C'est possible. úa y ressemble  beaucoup. Mais lÁ il devrait  y avoir
une espÉce de tige de fer. Une grosse tige.
     Le  mÊcanicien  trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de
sa main, dit : "TrÉs bien, je vais lui apporter Úa pour commencer" et partit
en laissant la portiÉre ouverte.  Perets  alluma une cigarette. On entendait
derriÉre des  cliquetis mÊtalliques et des jurons. Puis le  camion  se mit Á
grincer et Á tressauter.
     Touzik  n'Êtait toujours pas lÁ, mais  Perets ne s'inquiÊtait  pas.  Il
s'imaginait en train de rouler  dans  la rue principale de l'Administration,
et  personne  ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale
en  soulevant aprÉs  eux un  nuage de poussiÉre jaune, tandis  que le soleil
serait de plus en plus haut, sur leur droite,  et qu'il commencerait bientÆt
Á chauffer ; ils quitteraient  alors la  transversale  pour s'engager sur la
grand-route qui serait longue, lisse, brillante et ennuyeuse, et Á l'horizon
ruisselleraient des mirages pareils Á de grandes mares scintillantes...
     Le mÊcanicien passa Á nouveau devant la cabine en faisant rouler devant
lui une  lourde  roue arriÉre.  La  roue prenait de  la vitesse sur  le  sol
bÊtonnÊ et l'on voyait que  le mÊcanicien voulait l'arrËter pour  la  placer
contre le mur, mais la roue n'inflÊchit qu'Á peine sa trajectoire  et  gagna
pesamment  la  cour tandis  que  le  mÊcanicien courait  maladroitement Á sa
poursuite en prenant de plus en plus de retard.  Puis ils disparurent, et on
entendit  le mÊcanicien qui poussait des cris sonores et dÊsespÊrÊs  dans la
cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le  sol et des gens
passÉrent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends Á droite!"
     Perets remarqua  que le camion ne  se tenait  plus aussi droit  sur ses
roues qu'auparavant  et jeta  un coup  d'oeil  par la  portiÉre  Le  manager
s'affairait prÉs du train arriÉre.
     - Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous...
     -  Ah! Perets,  cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans  cesser
son travail. Restez assis, restez assis, ne vous dÊrangez  pas! Vous ne nous
gËnez  pas. Elle est  bloquÊe, cette saloperie. La  premiÉre a ÊtÊ facile  Á
enlever, mais la deuxiÉme est prise.
     - Comment Úa, prise? Il y a quelque chose de dÊtÊriorÊ?
     Le manager  se redressa et  s'essuya  le  front du dos de la  main avec
laquelle il tenait la clef :
     - Je ne  crois pas. Elle doit Ëtre simplement  rouillÊe. Je ne vais pas
tarder...  Puis nous  pourrons faire une partie d'Êchecs. Qu'est-ce que vous
en pensez?
     - D'Êchecs? fit Perets. Mais oÝ est Touzik?
     - Touzik?  C'est-Á-dire  Touz?  Il  est  maintenant  assistant-chef  de
laboratoire. On l'a envoyÊ  dans la forËt. Touz ne travaille plus chez nous.
Mais qu'est-ce que vous lui vouliez?
     - Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que...
     Il ouvrit la portiÉre et sauta sur le ciment.
     -  Vous  vous dÊrangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester
assis, vous ne gËnez pas.
     - Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas?
     - Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut
enlever  les roues... Elle avait bien  besoin de se bloquer, celle-lÁ! Va te
faire...  Bon, les  mÊcaniciens  l'enlÉveront.  Allons  plutÆt  faire  cette
partie.
     Il prit Perets  par le bras et l'entraÏna dans son bureau. Ils  prirent
place derriÉre la  table,  le  manager  poussa de cÆtÊ  une pile de papiers,
disposa le jeu, dÊbrancha le tÊlÊphone et demanda :
     - On joue Á l'horloge?
     - Je ne sais pas trop, dit Perets.
     Le bureau Êtait sombre  et frais,  une fumÊe de tabac bleu×tre flottait
entre les armoires comme une algue gÊlatineuse,  et le manager,  verruqueux,
boursouflÊ, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, Êtendit
deux tentacules velus, souleva la coquille vernie du jeu d'Êchecs et se  mit
en devoir  d'en extraire les  viscÉres de bois. Ses  yeux ronds jetaient  un
Êclat vitreux et l'oeil droit, artificiel, Êtait continuellement tournÊ vers
le  plafond tandis que  le  gauche,  mobile  comme  du  vif-argent,  roulait
librement  dans  son orbite, fixant tantÆt  Perets, tantÆt la  porte, tantÆt
l'Êchiquier.
     - A l'horloge, dÊcida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche,
la rÊgla, pressa un bouton et joua le premier coup.
     Le  soleil  se levait. Dehors, on entendait crier  "Prends Á droite!" A
huit heures, le manager qui se trouvait en  difficultÊ  rÊflÊchit longuement
et soudain  rÊclama un  petit dÊjeuner pour les deux partenaires. Le manager
perdit une partie et en proposa une  autre. Le petit dÊjeuner fut  copieux :
ils burent deux  bouteilles de  kÊfir et mangÉrent  un chtroutsel rassis. Le
manager  perdit la deuxiÉme partie, fixa avec dÊfÊrence  et  admiration  son
oeil   vivant  sur   Perets  et  en   proposa  une  troisiÉme.  Il   tentait
perpÊtuellement le mËme gambit de la reine, sans s'Êcarter une seule fois de
la variante qu'il avait choisi  et  qui Êtait irrÊmÊdiablement perdante.  On
aurait  dit  qu'il travaillait Á  sa propre  dÊfaite,  et  Perets  dÊplaÚait
mÊcaniquement  les  piÉces,  se faisant  Á lui-mËme  l'effet  d'une  machine
d'entraÏnement :  il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est
l'Êchiquier,   le  bouton   sur   la  montre  et   un   protocole  d'actions
rigoureusement dÊterminÊ.
     A neuf  heures  moins  cinq  le  haut-parleur  du circuit de  diffusion
intÊrieure grÊsilla  et annonÚa d'une voix asexuÊe :  "Tous les travailleurs
de l'Administration au tÊlÊphone. Le Directeur va adresser une communication
aux employÊs."
     Le manager prit soudain un air trÉs sÊrieux,  brancha le tÊlÊphone,  se
saisit  du  combinÊ et le  porta  Á  son  oreille.  Ses  deux  yeux  Êtaient
maintenant tournÊs vers  le plafond.  "Puis-je  partir?" demanda Perets.  Le
manager fronÚa sÊvÉrement les sourcils, mit un doigt sur ses lÉvres puis fit
un  signe  de  la  main  Á l'adresse  de  Perets.  Un  coassement  nasillard
s'Êchappait de l'Êcouteur. Perets sortit sur la pointe des pieds.
     Il  y  avait beaucoup  de  monde au garage.  Tous  les visages  Êtaient
sÊvÉres, importants, solennels mËme. Personne  ne travaillait,  tous avaient
l'oreille  collÊe  aux  combinÊs  tÊlÊphoniques.  Seul restait  dans la cour
violemment  ÊclairÊe  le serveur-mÊcanicien  qui  continuait Á poursuivre la
roue, la respiration sifflante,  l'air ÊgarÊ, rouge, en sueur. Quelque chose
de trÉs  important Êtait en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa
Perets, pas possible, je suis toujours Á cÆtÊ, je ne sais jamais rien. C'est
peut-Ëtre  lÁ le malheur, peut-Ëtre  que tout  est  normal  mais je  ne sais
jamais le pourquoi du comment, et c'est pour Úa que je me trouve en trop.
     Il  se  prÊcipita  vers  la  plus  proche  cabine tÊlÊphonique,  tendit
avidement  l'oreille,  mais  il  n'y  avait  que   des  bourdonnements  dans
l'Êcouteur. Il ressentit  alors  un  soudain  effroi, une  sourde  crainte Á
l'idÊe qu'il Êtait encore en  train  de manquer quelque chose quelque  part,
que  quelque  part quelque chose  Êtait encore  distribuÊ  Á tout  le monde,
quelque chose dont il serait comme toujours privÊ. Bondissant par-dessus les
trous et  les fossÊs, il traversa le chantier, fit un  Êcart pour  Êviter le
garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combinÊ dans
l'autre et escalada une Êchelle posÊe  contre le mur inachevÊ. Il put voir Á
toutes  les  fenËtres des gens munis de tÊlÊphones, figÊs sur place d'un air
pÊnÊtrÊ  puis  il entendit au-dessus  de  sa  tËte un miaulement strident et
presque aussitÆt aprÉs le bruit d'un coup de  feu derriÉre son dos. Il sauta
Á terre, tomba  dans  un  tas d'ordures  et  se prÊcipita  vers  l'entrÊe de
service. La porte  Êtait fermÊe. Il secoua Á plusieurs  reprises la poignÊe,
qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce  qu'il pourrait
faire ensuite. A cÆtÊ de  la porte  se trouvait une Êtroite fenËtre ouverte.
Il s'y glissa, se couvrant de poussiÉre et s'arrachant les ongles des mains.
     Il  se  retrouva  dans une piÉce  munie de deux tables.  DerriÉre l'une
d'elles se trouvait Domarochinier, un tÊlÊphone Á la main. Son  visage Êtait
de  pierre,  ses yeux  clos. Il pressait de  l'Êpaule  le combinÊ contre son
oreille  et  notait   rapidement  quelque  chose  au  crayon  dans  un  gros
bloc-notes.  La  deuxiÉme  table Êtait  inoccupÊe et portait  un  tÊlÊphone.
Perets prit le combinÊ et se mit Á l'Êcoute.
     Bruissements.   CrÊpitements.   Une   voix   aiguÌ   et   inconnue    :
"L'Administration ne peut rÊellement utiliser qu'un fragment insignifiant de
territoire dans l'ocÊan de la forËt qui baigne le Continent. Il n'y a pas de
sens  de  la  vie  et  pas  de  sens  des  actes.  Nous  pouvons  un  nombre
extraordinaire  de choses, mais nous n'avons  pas jusqu'Á maintenant compris
ce qui nous  est nÊcessaire parmi tout  ce que nous pouvons.  Il  ne rÊsiste
pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a apportÊ une
satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il Êtait dÊpourvu de sens..."
     De nouveau des bruissements et des crÊpitements.
     "... RÊsistons  avec  des  millions  de chevaux-vapeur, des dizaines de
tout-terrain, de  dirigeables et d'hÊlicoptÉres,  la science mÊdicale  et la
meilleure  thÊorie   de  l'approvisionnement  du   monde.   On   dÊcouvre  Á
l'Administration au moins deux gros dÊfauts. Actuellement des actions de  ce
genre peuvent  atteindre de trÉs  gros chiffrages au  nom de Herostrate pour
qu'il reste  notre  ami privilÊgiÊ. Elle est  absolument incapable de crÊer,
sans ruiner l'autoritÊ et l'ingratitude..."
     Bourdonnement, sifflement, bruits semblables Á une quinte de toux.
     "Elle  aime beaucoup ce  que l'on  appelle  les solutions simples,  les
bibliothÉques, les relations  profondes, les cartes gÊographiques et autres.
Les  chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la
vie pour  tout le monde mais les gens n'aiment  pas cela.  Les employÊs sont
assis, les jambes ballantes  dans le vide ; ils parlent, chacun Á  sa place,
ils plaisantent, jettent  des cailloux et  chacun essaie  de lancer toujours
plus lourd, alors que la consommation de kÊfir ne permet ni de  cultiver, ni
de supprimer, ni de faire entrer la forËt dans une clandestinitÊ convenable.
J'ai  peur que nous n'ayons mËme pas compris  ce que nous voulons exactement
et il faut  finalement aussi exercer les nerfs,  comme on exerce la capacitÊ
de  perception, et la  raison ne  rougit pas et  ne se perd pas  en remords,
parce qu'un problÉme scientifique, correctement posÊ,  est devenu  moral. Il
est faux,  glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et
ne pas  raconter de  lÊgendes, mais se  prÊparer  soigneusement Á  une issue
type.  Demain  je vous recevrai  encore et examinerai comment vous vous Ëtes
prÊparÊs. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre  ;
dix-huit  heures  :  rÊunion  chez  moi  du  personnel  non   en  service  ;
vingt-quatre heures : Êvacuation gÊnÊrale..."
     II  y eut  dans l'Êcouteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se
tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard sÊvÉre
et accusateur.
     - Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris.
     - Ce  n'est pas Êtonnant,  fit Domarochinier  d'une voix glaciale. Vous
avez pris un appareil qui n'est pas le vÆtre. (Il baissa les yeux, inscrivit
quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses
une violation des rÉgles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce
tÊlÊphone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels.
     -  Bon,  dit  Perets, je m'en vais. Mais oÝ est mon  appareil? Celui-ci
n'est pas le mien. Soit. Mais alors oÝ est le mien?
     Domarochinier ne  rÊpondit pas. Ses yeux  se fermÉrent  Á nouveau et il
colla le rÊcepteur Á son oreille. Perets entendit un coassement.
     - Je vous demande oÝ est mon appareil, cria Perets.
     Maintenant, il  n'entendait plus  rien.  Il y  eut un bruissement,  des
craquements, puis retentirent  les signaux de fin  de communication.  Perets
rejeta alors le combinÊ et  courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des
bureaux,  et partout vit  des employÊs connus  ou inconnus. Certains Êtaient
assis ou  debout, figÊs dans  l'immobilitÊ la plus complÉte,  pareils Á  des
figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin Á un autre,
enjambant le fil du tÊlÊphone qu'ils traÏnaient  aprÉs eux ; d'autres encore
Êcrivaient fiÊvreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier,  dans
les  marges des journaux.  Et chacun collait  Êtroitement  le  combinÊ Á son
oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il  n'y avait pas de
tÊlÊphone  libre. Perets tenta  de  prendre  celui d'un employÊ figÊ dans sa
transe,  un  jeune  gars  en combinaison  de travail, mais  celui-ci  revint
aussitÆt  Á  la vie,  se  mit Á  glapir  et Á ruer, tandis  que  les  autres
poussaient des "Chut!", agitaient les  bras, et  quelqu'un  cria  d'une voix
hystÊrique : "C'est un scandale! Appelez la garde!"
     - OÝ est  mon appareil? criait  Perets. Je suis un  homme comme vous et
j'ai le droit de savoir! Laissez-moi Êcouter! Donnez-moi mon appareil!
     On le poussa dehors et la porte  fut refermÊe Á clef  derriÉre  lui. Il
gagna le dernier Êtage  et lÁ, Á l'entrÊe du grenier, prÉs  de la machinerie
de l'ascenseur  qui  ne  marchait jamais, se trouvaient, assis Á  une petite
table, deux mÊcaniciens de service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets
s'adossa au  mur. Les mÊcaniciens  le regardÉrent, lui adressÉrent  un vague
sourire et se penchÉrent derechef sur leur feuille de papier.
     - Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets.
     -  Si,  rÊpondit l'un d'eux. Pourquoi  est-ce qu'on n'en aurait pas? On
n'en est pas encore arrivÊ lÁ.
     - Et vous n'Êcoutez pas?
     - On n'entend rien, donc il n'y a pas Á Êcouter.
     - Et pourquoi on n'entend rien?
     - On a coupÊ le fil.
     Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froissÊ, attendit
que l'un des deux mÊcaniciens ait gagnÊ et redescendit. Les couloirs Êtaient
devenus  bruyants.  Les  portes  s'ouvraient,  les  employÊs sortaient  pour
griller  une  cigarette.  On entendait un  bourdonnement  de  voix  animÊes,
excitÊes, bouleversÊes.
     "Je vous le garantis, c'est  les  Esquimaux qui  ont inventÊ  l'eskimo.
Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas
la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?"
     "Je l'ai vu dans le catalogue Yvert :  cent cinquante mille francs.  Et
c'Êtait en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?"
     "DrÆles  de cigarettes. Il paraÏt que maintenant ils ne mettent plus du
tout de tabac  dans les cigarettes,  mais qu'ils prennent un papier spÊcial,
qu'ils le hachent et qu'ils l'imprÉgnent de nicotine..."
     "Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les  oeufs,
les gants de soie..."
     "Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de  la mit.
C'est ce mouton qui n'arrËte pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est
comme Úa toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il paraÏt que vous Êtiez parti...
C'est bien d'Ëtre restÊ..."
     "On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses
qui disparaissaient? Eh bien! c'Êtait le  discobole du  parc, vous savez, la
statue prÉs de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..."
     "Pertchik,  sois  un  frÉre,  prËte-moi  cinq  sacs  jusqu'Á  la  paye,
c'est-Á-dire jusqu'Á demain..."
     "Et il ne lui faisait pas  la cour. C'est  elle qui s'est jetÊ sur lui.
En  prÊsence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de  mes propres
yeux...
     Perets regagna son  bureau,  dit  bonjour  Á  Kim et  se lava.  Kim  ne
travaillait pas. II Êtait assis,  les mains tranquillement posÊes Á plat sur
la table, et  il regardait le carrelage de faÐence du mur. Perets  enleva la
housse de la "mercedes", brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit.
     - Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se
promÉne pour  tout rÊparer. Je reste  assis  et  je  ne sais pas  quoi faire
maintenant.
     Perets aperÚut alors une note sur son bureau :
     "Perets. Nous  portons  Á votre  connaissance  que  votre  tÊlÊphone se
trouve dans la piÉce 771." Signature illisible. Perets soupira.
     -  Tu  n'as pas Á  pousser de soupir,  dit  Kim. Il  fallait arriver au
travail Á l'heure.
     - Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui.
     - Excuse, fit sÉchement Kim.
     - De toute faÚon, j'ai pu un peu Êcouter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien
compris. Pourquoi?
     - Un peu ÊcoutÊ! Tu es un imbÊcile.  Un idiot. Tu  as laissÊ passer une
telle occasion que je n'ai mËme plus envie de parler avec toi. Il va falloir
maintenant te prÊsenter au Directeur. Par pure bontÊ.
     - PrÊsente-moi, dit  Perets.  Tu sais, parfois j'avais  l'impression de
saisir quelque chose, des fragments  de pensÊe, trÉs intÊressants, je crois,
mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien...
     - Et Á qui Êtait le tÊlÊphone?
     - Je ne sais pas. C'Êtait dans la piÉce oÝ se trouve Domarochinier.
     -  Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train  d'accoucher... Il n'a pas de
chance,  Domarochinier.  Il prend une nouvelle  collaboratrice, il travaille
six mois  avec elle - et  elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tombÊ sur un
tÊlÊphone de femme. De sorte que je ne  vois vraiment pas comment t'aider...
En  rÉgle gÊnÊrale,  personne  n'Êcoute tout d'affilÊe, et les  femmes  font
certainement pareil. C'est  que le Directeur s'adresse Á tout le  monde Á la
fois, mais en mËme temps Á chacun en particulier. Tu comprends?
     - Je crains de...
     -  Moi, par exemple, je  recommande ce mode d'Êcoute :  tu dÊroules  le
discours  du  Directeur sur  une  seule ligne, sans t'occuper  des signes de
ponctuation,  et tu  pioches  les mots  au hasard, comme  si  c'Êtaient  des
dominos. Alors,  si les moitiÊs de domino correspondent, tu as un mot que tu
notes  sur une  feuille  sÊparÊe.  Si Úa  ne  correspond  pas,  le  mot  est
momentanÊment  rejetÊ, mais reste sur  la  ligne.  Il  y  a encore  quelques
subtilitÊs liÊes Á la frÊquence des voyelles et des consonnes, mais c'est un
effet d'ordre secondaire. Tu comprends?
     -  Non,  dit Perets. C'est-Á-dire  oui. Dommage, je ne connaissais  pas
cette mÊthode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui?
     - Ce n'est pas la seule mÊthode. Il y a par exemple celle de la spirale
Á pas variable. C'est une mÊthode assez grossiÉre, mais  s'il  ne s'agit que
de problÉmes d'Êconomie, elle est trÉs pratique, parce que simple. Il y a la
mÊthode   de  Stevenson-Zaday,   mais  elle   nÊcessite   des  appareillages
Êlectroniques... De sorte que la meilleure est peut-Ëtre celle  des dominos,
et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et spÊcialisÊ,  celle de
la spirale.
     - Merci, dit Perets. Mais de quoi a parlÊ aujourd'hui le Directeur?
     - Que veut dire "de quoi"?
     - Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit?
     - A qui?
     - A qui? Mais Á toi, par exemple.
     -  Malheureusement, je ne  peux  pas te le raconter. C'est  un matÊriel
secret, et aprÉs tout, Perets, tu es  un employÊ surnumÊraire  Ne  te  f×che
donc pas.
     - Je  ne me f×che pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque
chose sur la forËt, sur la libertÊ de la volontÊ...  Il y a longtemps que je
jette des  cailloux dans le ravin, mais  comme Úa,  sans  but,  et il a  dit
quelque chose lÁ-dessus aussi.
     - Ne me parle pas de Úa, fit nerveusement  Kim. úa ne me concerne  pas.
Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'Êtait pas ton tÊlÊphone.
     - Attends un peu,  est-ce  qu'il  a dit  quelque chose  Á  propos de la
forËt?
     Kim haussa les Êpaules.
     - Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutÆt
ton dÊpart.
     Perets s'exÊcuta.
     - úa te  sert  Á rien  de le battre  tout  le temps,  dit  Kim d'un air
pensif.
     - Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux Êchecs, et ce n'est
qu'un amateur... Et puis il joue d'une maniÉre plutÆt bizarre...
     - Ce n'est pas  grave. A ta place j'y rÊflÊchirais comme il faut. D'une
maniÉre gÊnÊrale tu m'inquiÉtes un peu depuis quelque temps.  On  Êcrit  des
dÊnonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te mÊnagerai une entrevue
avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te
laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu
es  arrivÊ ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention,  que  tu
avais  trÉs envie d'aller dans la  forËt, mais que tu as  maintenant  changÊ
d'avis parce que tu te considÉres comme incompÊtent.
     - Bon.
     Ils se turent un instant Perets s'imagina face Á face avec le Directeur
et  fut   saisi   de   panique.   La   mÊthode  des   dominos,   pensa-t-il.
Stevenson-Zaday.
     - Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime Úa.
     Perets se leva d'un bond et se  mit Á marcher avec excitation Á travers
la piÉce.
     -  Seigneur,  fit-il. Savoir seulement Á quoi il ressemble.  Comment il
est.
     - Comment? Pas bien grand, plutÆt roux...
     - Domarochinier a dit que c'Êtait un vÊritable gÊant...
     - Domarochinier est un imbÊcile. Un vantard et un menteur. Le Directeur
est un  homme plutÆt  roux,  replet,  avec une  petite cicatrice sur la joue
droite. Il  marche  avec  les  pieds  un peu  en  dedans,  comme  un  marin.
D'ailleurs, c'est un ancien marin.
     - Mais  Touzik disait que c'Êtait un  grand sec  avec des cheveux longs
parce qu'il lui manque une oreille.
     - Qui c'est encore ce Touzik?
     - C'est un chauffeur, je t'en ai parlÊ.
     -  Comment  le chauffeur  Touzik  peut-il  savoir  tout  cela?  Ecoute,
Pertchik, il ne faut pas Ëtre aussi confiant.
     - Touzik dit qu'il a ÊtÊ son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois.
     - Et alors? Il ment  probablement. J'ai ÊtÊ son secrÊtaire particulier,
et je ne l'ai pas vu une seule fois.
     - Qui?
     -  Le Directeur. J'ai ÊtÊ longtemps son secrÊtaire avant de soutenir ma
thÉse.
     - Et tu ne l'as pas vu une seule fois?
     - Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que Úa?
     - Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.?
     Kim secoua la tËte.
     -  Pertchik,  commenÚa-t-il d'une voix  caressante. Mon petit. Personne
n'a jamais vu un atome  d'hydrogÉne,  mais  tout  le monde sait qu'il a  une
enveloppe  d'Êlectrons aux caractÊristiques dÊterminÊes  et un noyau qui  se
compose dans le cas le plus simple d'un proton.
     - C'est vrai, dit mollement Perets.
     Il se sentait fatiguÊ.
     - Donc, je le verrai demain?
     - Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je
t'organiserai  une  rencontre,  Úa je te le garantis. Mais  ce que tu verras
lÁ-bas et qui, Úa je ne le  sais pas.  Et ce que tu entendras, je ne le sais
pas  non plus. Tu ne  me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non,
et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
     - Mais ce sont tout de mËme des choses diffÊrentes, dit Perets.
     - C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil.
     - J'ai l'air Êvidemment bien abruti, dit tristement Perets.
     - Un peu.
     - C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit.
     -  Non, tu manques  simplement de sens  pratique. Et au fait,  pourquoi
est-ce que tu as mal dormi?
     Perets  raconta. Et prit peur. Le  visage bienveillant  de Kim  s'Êtait
soudain  empli  de sang,  ses cheveux  hÊrissÊs. Il poussa  un  rugissement,
dÊcrocha le combinÊ, composa furieusement un numÊro et vocifÊra :
     -   Commandant?  Qu'est-ce  que   cela  signifie,  commandant?  Comment
avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je  ne vous demande  pas  ce
qui Êtait venu Á expiration. Je vous demande comment vous avez  osÊ expulser
Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je  vous
Êcraserai! Vous et  votre Claude-Octave!  Avec moi vous  irez  nettoyer  les
chiottes! Vous partirez dans la forËt. En vingt-quatre heures,  en  soixante
minutes.  Quoi?  Oui... Oui...  Quoi?  Oui...  C'est  Úa. Dans  ce cas c'est
diffÊrent. Et le meilleur linge... úa, c'est votre  affaire. Dans la  rue au
besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie.  Excusez pour le
dÊrangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
     Il reposa le combinÊ.
     - Tout est rentrÊ  dans l'ordre. MalgrÊ tout, c'est un homme admirable.
Va te reposer. Tu habiteras dans son  appartement et il s'installera avec sa
famille dans  ton  ancienne chambre ; autrement, il ne  peut malheureusement
pas... Et ne discute pas, je t'en prie.  Ce n'est pas une affaire  entre toi
et moi, c'est lui-mËme qui a dÊcidÊ. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai
pour le Directeur.
     En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile Á
cligner des yeux  sous le  soleil, puis  il prit la direction  du  parc pour
aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise
Êtait  solidement  maintenue  par   la  main   de   pl×tre   musculeuse   du
voleur-discobole Á gauche  de la fontaine,  dont  la  hanche s'ornait  d'une
inscription  indÊcente.  A  proprement  parler,  l'inscription  n'Êtait  pas
particuliÉrement indÊcente. On avait Êcrit au crayon Á encre :
     "Fillettes, prenez garde Á la syphilis."


     Perets  pÊnÊtra  dans  la  salle d'attente  du  Directeur Á dix  heures
prÊcises. Il y avait dÊjÁ une vingtaine de personnes qui faisaient la queue.
On  fit passer Perets en quatriÉme position.  Il prit place dans un fauteuil
entre BÊatrice Vakh, employÊe au groupe d'Aide Á la population locale, et un
sombre collaborateur du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie. A en juger par la
plaque qu'il portait  sur  la poitrine  et l'inscription  sur son masque  de
carton blanc, ce dernier devait Ëtre appelÊ Brandskougel. La salle d'attente
Êtait peinte en rose p×le. Sur un mur Êtait  placÊe une pancarte "DÊfense de
fumer,  de jeter des ordures, de  faire du  bruit", sur un  autre,  un grand
tableau  qui reprÊsentait l'exploit du traverseur de la forËt Selivan : sous
les   yeux  de  ses  camarades   stupÊfiÊs,  Selivan,  les  bras  levÊs,  se
transformait  en  arbre  sauteur. Les  rideaux  roses des  fenËtres  Êtaient
soigneusement  tirÊs et au plafond brillait un lustre  gigantesque. Outre la
porte d'entrÊe sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la piÉce possÊdait une
autre porte, immense, revËtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans
issue". ExÊcutÊe Á la  peinture phosphorescente,  l'inscription se dÊtachait
comme  un sinistre avertissement. En  dessous  se  trouvait le  bureau de la
secrÊtaire, garni  de quatre tÊlÊphones de  couleur  diffÊrente et d'une  ma
Aine Á Êcrire Êlectrique. La secrÊtaire,  une femme replÉte d'un certain ×ge
portant lorgnon, Êtudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique".
Les visiteurs  parlaient  Á voix basse.  Beaucoup ne  pouvaient cacher  leur
nervositÊ  et  feuilletaient  fÊbrilement  de  vieux  illustrÊs.  Tout  ceci
Êvoquait  furieusement la file d'attente chez  un dentiste, et Perets fut  Á
nouveau agitÊ  d'un  frisson dÊsagrÊable, d'un tremblement de  m×choires, et
saisi du dÊsir de partir n'importe oÝ sans plus attendre.
     -  Ils ne sont mËme pas paresseux,  disait BÊatrice Vakh,  son charmant
visage tournÊ dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter
un  travail systÊmatique.  Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable
lÊgÉretÊ avec laquelle ils abandonnent les endroits oÝ ils ont vÊcu?
     - C'est Á moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
     Il  n'avait aucune  idÊe de  la maniÉre  d'expliquer  cette  incroyable
lÊgÉretÊ.
     - Non. Je parlais Á "Mon cher" Brandskougel.
     "Mon cher" Brandskougel remit en  place le  pan  gauche de sa moustache
qui se dÊcollait et marmonna cordialement :
     - Je ne sais pas.
     - Et nous ne le savons pas non plus, fit  amÉrement BÊatrice. Il suffit
que nos Êquipes  s'approchent du village pour  qu'ils partent en abandonnant
leur  maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intÊressons pas.
Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez?
     Mon cher Brandskougel  resta quelques  instants silencieux, comme  s'il
rÊflÊchissait  Á  la  question,  observant BÊatrice  Á travers les  Êtranges
meurtriÉres cruciformes de  son masque. Puis il rÊpondit sur le mËme ton que
prÊcÊdemment :
     - Je ne sais pas.
     -  C'est vraiment  dommage, poursuivit BÊatrice, que notre groupe ne se
compose que de femmes. Je  sais  bien qu'il y a une raison profonde, mais il
manque  souvent  la  fermetÊ,  l'×pretÊ,  je  dirais presque  la  motivation
masculine. Les femmes ont malheureusement tendance Á se disperser, vous avez
dÙ le remarquer.
     - Je ne sais pas, dit Brandskougel.
     Sa moustache se dÊtacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il
la  ramassa, l'examina  attentivement en  soulevant un coin  de  son masque,
cracha prestement dessus et la remit en place.
     Une clochette tinta  mÊlodieusement  sur le  bureau  de la  secrÊtaire.
Celle-ci  posa son manuel, consulta une liste  en  retenant avec affectation
son lorgnon et annonÚa :
     - Professeur Kakadou, c'est Á vous.
     Le professeur Kakadou l×cha sa  revue illustrÊe, se  leva d'un bond, se
rassit,  regarda autour de lui en blËmissant, puis se mordit la lÉvre et, le
visage dÊfait,  s'arracha Á son  fauteuil et  disparut derriÉre la porte qui
portait  l'inscription  "Sans  issue".  Un  silence  morbide  rÊgna  pendant
quelques secondes  dans  la salle d'attente.  Puis les bruits  de voix et de
feuilles froissÊes reprirent.
     -  Nous  n'arrivons pas, disait  BÊatrice, Á  trouver  le moyen de  les
intÊresser,  de les captiver.  Nous  leur  avons construit  des  habitations
confortables  sur  pilotis.  Ils  les  bourrent de  tourbe et y mettent  des
espÉces  d'insectes.  Nous  avons  essayÊ  de  leur  proposer  de  la  bonne
nourriture au  lieu  de la saletÊ aigre qu'ils  mangent. En pure perte. Nous
avons essayÊ de les vËtir de maniÉre humaine. Un est mort, deux  autres sont
tombÊs  malades. Mais  nous  continuons  nos  expÊriences.  Hier nous  avons
rÊpandu dans la forËt un  plein camion de miroirs  et de boutons dorÊs... Le
cinÊma ne les  intÊresse  pas,  pas  plus  que  la  musique.  Les  crÊations
immortelles  ne  provoquent  chez eux qu'une sorte de ricanement...  Non, il
faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs
enfants et d'organiser des Êcoles spÊciales. Malheureusement,  cela implique
des difficultÊs d'ordre technique  :  on ne peut pas  les prendre  avec  des
mains  humaines, il faudrait  lÁ des  machines spÊciales... D'ailleurs, vous
savez tout cela aussi bien que moi.
     - Je ne sais pas, dit mÊlancoliquement "Mon cher" Brandskougel.
     La clochette tinta Á nouveau, et la secrÊtaire dit:
     - BÊatrice, c'est  Á  vous.  Je  vous en prie. BÊatrice  s'agita.  Elle
esquissa le geste de se prÊcipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta
autour d'elle un regard  plein de dÊsarroi. Elle revint sur ses pas, regarda
sous le fauteuil en murmurant :
     "OÝ est-il?  OÝ?", promena ses yeux  immenses  sur la salle  d'attente,
saisit ses cheveux, cria d'une  voix forte : "Mais oÝ est-il?", puis attrapa
soudain Perets par sa  veste et le tira du  fauteuil  pour le jeter Á terre.
Sous  Perets se trouvait un  carton brun dont se saisit BÊatrice. Elle resta
quelques secondes les yeux fermÊs, le visage  empli d'une  joie sans bornes,
serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la
porte recouverte de cuir jaune et la referma  derriÉre elle. Dans un silence
de mort, Perets se releva et, s'efforÚant de ne regarder personne, Êpousseta
son pantalon. Au  demeurant,  personne ne lui prËtait  attention :  tous les
regards Êtaient braquÊs sur la porte jaune.
     "Que vais-je lui dire?  se demanda Perets.  Je  lui  dirai que je  suis
philologue et que je ne peux pas  Ëtre utile Á l'Administration, laissez-moi
partir, je m'en irai et jamais  plus je ne reviendrai,  je  vous en donne ma
parole. Mais  pourquoi Ëtes-vous  venu  ici? Je  me suis  toujours  beaucoup
intÊressÊ Á la forËt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forËt. En
fait j'ai abouti ici tout Á fait par hasard, puisque je suis philologue. Les
philologues,  les  littÊrateurs,  les  philosophes  n'ont  rien  Á  faire  Á
l'Administration. C'est pour Úa qu'on a raison de  ne pas me laisser partir,
je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux Ëtre  ni Á l'Administration,
oÝ l'on dÊfÉque sur la forËt, ni dans la forËt,  oÝ l'on ramasse les enfants
avec des machines. Il  faudrait  que  je m'en  aille  et que  je m'occupe de
quelque  chose de plus  simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme
un  enfant aime  ses jouets. Je suis ici pour amuser  les gens, je  ne  peux
apprendre Á personne  ce que je sais... Non, je ne peux Êvidemment  pas dire
Úa. Il faut verser une larme, mais  oÝ vais-je la  trouver, cette  larme? Je
casserai  tout chez  lui si seulement il essaie de m'empËcher de  partir. Je
casserai tout et je m'en irai Á pied."
     Perets se vit marchant sur la route poussiÊreuse sous un soleil de feu,
kilomÉtre aprÉs  kilomÉtre, tandis que  la valise se  fait  de plus en  plus
lourde et de  plus  en  plus  indÊpendante  de sa  volontÊ.  Et  chaque  pas
l'Êloigne toujours plus de la  forËt,  de son rËve, de son angoisse  qui est
depuis longtemps le sens de sa vie...
     "On  dirait  qu'il y a  un bout de temps que personne  n'a  ÊtÊ appelÊ,
pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dÙ Ëtre trÉs intÊressÊ par le projet
de  ramassage des  enfants.  Mais  pourquoi est-ce que personne  ne sort  du
bureau? Il doit y avoir une autre issue."
     - Excusez-moi, s'il vous plaÏt, dit-il en se  tournant vers "Mon  cher"
Brandskougel, quelle heure est-il?
     "Mon  cher"  Brandskougel  consulta sa  montre-bracelet,  rÊflÊchit  un
instant et dit :
     - Je ne sais pas.
     Perets se pencha vers son oreille et murmura :
     - Je ne  le  dirai  Á personne.  A per-sonne.  "Mon  cher" Brandskougel
hÊsita.  Il  promena des doigts  indÊcis  sur la plaquette de plastique  qui
portait son  nom,  jeta  un  regard  Á  la dÊrobÊe  autour  de  lui,  b×illa
nerveusement, regarda Á  nouveau  autour de  lui et  chuchota  en maintenant
fermement son masque contre sa figure :
     - Je ne sais pas.
     Puis  il se leva  et s'empressa  de rejoindre un autre coin de la salle
d'attente.
     La secrÊtaire dit :
     - Perets, c'est votre tour.
     - Mon tour? s'Êtonna Perets. J'Êtais quatriÉme.
     La secrÊtaire haussa la voix.
     - EmployÊ surnumÊraire Perets, c'est votre tour!
     - Il raisonne..., grommela quelqu'un.
     - Ces types-lÁ, il faut les  chasser...  Avec  un  balai brÙlant! dit Á
voix haute quelqu'un sur la droite.
     Perets se leva. Il avait les  jambes en coton. Il porta stupidement les
mains Á ses flancs. La secrÊtaire le regardait fixement.
     Des voix s'ÊlevÉrent dans la salle d'attente :
     - Il fait le dÊgoÙtÊ.
     - úa a beau faire le malin...
     - Et nous avons supportÊ Úa!
     - Excusez, vous l'avez supportÊ.  Moi, c'est la premiÉre fois que je le
vois.
     - Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtiÉme.
     La secrÊtaire Êleva la voix :
     - Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez  rien par terre.  Oui, vous
lÁ-bas... Oui, oui, c'est  Á vous que  je parle. Alors, employÊ Perets, vous
allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes?
     - Oui, dit Perets. Oui, j'y vais.
     La derniÉre personne  qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut
"Mon  cher" Brandskougel,  barricadÊ dans un coin derriÉre  son fauteuil, le
visage crispÊ, accroupi une main dans la poche arriÉre de son pantalon. Puis
il vit le Directeur.
     Le Directeur Êtait un bel  homme ÊlancÊ  d'une trentaine d'annÊes, vËtu
d'un costume  coÙteux qui tombait admirablement. Il Êtait debout prÉs de  la
fenËtre ouverte  et distribuait  des  miettes  de pain  aux  pigeons  qui se
pressaient sur l'appui. Le  bureau Êtait absolument vide  : il n'y avait pas
une chaise, pas mËme de table. Seule une copie en rÊduction de "L'exploit du
traverseur de la forËt Selivan" Êtait accrochÊe au mur opposÊ Á la fenËtre.
     - EmployÊ surnumÊraire de  l'Administration Perets? prononÚa d'une voix
claire et sonore  le Directeur en tournant vers Perets  le visage frais d'un
sportif.
     - Mmm... oui... Je... bafouilla Perets.
     - EnchantÊ, enchantÊ Nous  pouvons enfin faire  connaissance.  Bonjour.
Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis.
     Perets s'inclina, intimidÊ, et serra la main qu'on lui tendait. La main
Êtait sÉche et ferme.
     - Comme vous voyez,  je donne Á  manger aux pigeons. Curieux oiseau. On
sent  qu'il renferme des possibilitÊs immenses.  Qu'en pensez-vous, monsieur
Perets?
     Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le
visage du  Directeur  exprimait une  telle cordialitÊ, un tel  intÊrËt,  une
telle attente anxieuse d'une rÊponse que Perets se reprit et mentit :
     - J'aime beaucoup, monsieur Ah.
     - Vous les aimez rÆtis? Ou Á l'ÊtouffÊe? Moi par exemple je les aime en
croÙte. Un pigeon en  croÙte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il
y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous?
     Et  le  visage  de M.  Ah  reflÊta Á  nouveau  un  trÉs  vif intÊrËt et
l'attente anxieuse de la rÊponse.
     - Etonnant, dit Perets. Il avait rÊsolu de se rÊsigner Á tout et d'Ëtre
d'accord sur tout.
     -  Et  la  "Colombe" de Picasso,  reprit M.  Ah.  Je  me  le remÊmore Á
l'instant... "Sans  manger,  sans  boire,  et sans  embrasser, les  instants
passent  sans qu'on puisse  les rattraper..." Comme cela  exprime bien cette
idÊe de notre incapacitÊ Á saisir et matÊrialiser la beautÊ!
     - De trÉs beaux vers, acquiesÚa passivement Perets.
     -  La  premiÉre  fois  que  j'ai vu  la  "Colombe", j'ai  pensÊ,  comme
probablement beaucoup d'autres, que le dessin Êtait faux, ou en tout cas peu
naturel.  Mais ensuite, j'ai ÊtÊ amenÊ par  mes fonctions Á m'intÊresser aux
pigeons et je me suis soudain aperÚu  que  Picasso, ce  faiseur de miracles,
avait  saisi l'instant prÊcis  oÝ le  pigeon  replie  ses ailes avant de  se
poser. Ses pattes touchent dÊjÁ la terre, mais lui est encore dans l'air, en
vol. L'instant oÝ le mouvement devient immobilitÊ, le vol repos.
     - Il y a chez Picasso des tableaux Êtranges, que  je ne  comprends pas,
dit Perets, montrant lÁ son indÊpendance d'esprit.
     -  Oh,  c'est  simplement  que  vous  ne les avez  pas  regardÊs  assez
longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne  suffit pas d'aller deux
ou trois fois  dans l'annÊe  au musÊe. Il faut  regarder les tableaux durant
des heures. Aussi souvent que  possible. Et uniquement les originaux. Pas de
reproductions.  Pas de  copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur
votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise
copie. Mais si vous aviez l'occasion  de faire connaissance avec l'original,
vous comprendriez l'idÊe de l'artiste.
     - Et en quoi consiste-t-elle?
     -  Je  vais essayer de vous  expliquer,  proposa  avec empressement  le
Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau?  Formellement, c'est quelque chose
moitiÊ-homme moitiÊ-arbre. Le tableau est  statique. On  ne voit pas, on  ne
saisit pas le passage d'une  substance Á une autre. Il manque  au tableau le
principal  -  la  direction  du  temps. Mais  si vous  aviez la  possibilitÊ
d'Êtudier l'original, vous comprendriez que  l'artiste  est  parvenu Á faire
entrer  dans la reprÊsentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit
non pas un  homme-arbre, ni mËme la transformation de l'homme en arbre, mais
prÊcisÊment et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a
utilisÊ  l'idÊe  contenue  dans  une  vieille  lÊgende  pour reprÊsenter  la
naissance d'une nouvelle individualitÊ. Le nouveau qui sort de  l'ancien. La
vie de la  mort. La raison de la matiÉre stagnante.  La copie est absolument
statique et tout ce qui y est reprÊsentÊ existe en dehors du cours du temps.
Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La flÉche du temps,
comme dirait Eddington!
     - Et oÝ donc est l'original? demanda poliment Perets.
     Le Directeur eut un sourire.
     - L'original, naturellement, a ÊtÊ dÊtruit  en  tant qu'objet d'art  ne
permettant pas une  double interprÊtation. La premiÉre et la  deuxiÉme copie
ont Êgalement ÊtÊ dÊtruites par mesure de prÊcaution.
     M. Ah revint Á la fenËtre et chassa  du coude un pigeon qui se trouvait
sur l'appui.
     -  Bien.  Nous  avons  parlÊ  des  pigeons,  prononÚa-t-il  d'une  voix
nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom?
     - Quoi?
     - Nom. Votre nom.
     - Pe... Perets.
     - AnnÊe de naissance?
     - Trente...
     - PrÊcisÊment!
     - Mille neuf cent trente. Cinq mars.
     - Que faites-vous ici?
     -   EmployÊ   surnumÊraire.   RattachÊ  au  groupe   de  la  Protection
scientifique.
     -  Je vous demande : que faites-vous ici?  dit le Directeur en tournant
vers Perets un regard aveugle.
     - Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller.
     - Votre opinion sur la forËt. BriÉvement.
     - La forËt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime.
     - Votre opinion sur l'Administration?
     - Il y a beaucoup de personnes estimables, mais...
     - úa suffit.
     Le  Directeur s'approcha  de  Perets, le prit par  les  Êpaules et,  le
regardant droit dans les yeux, dit :
     - Ecoute, ami, laisse! Partie Á trois? On  appelle la secrÊtaire, tu as
vu  le  morceau?  C'est  pas une  femme, c'est  les soixante-neuf  positions
rÊunies! "Ouvrons, enfants,  le Jeroboam de rÊserve!...", chanta-t-il  d'une
voix lourde.  Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu
en dis?
     Il  sentait  soudain  l'alcool  et  le  saucisson  Á  l'ail,  ses  yeux
louchaient vers la racine du nez.
     - On appelle l'ingÊnieur, Brandskougel, "Mon cher" Á moi, continua-t-il
en  pressant Perets contre sa poitrine.  Il connaÏt  de ces histoires... pas
besoin de hors-d'oeuvre... On y va?
     - Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je...
     - Que tu quoi?
     - Monsieur Ah, je...
     - Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris?
     - Kamarade Ah, je suis venu vous demander...
     - Dem-m-an-an-de! Je ne te  refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens,
en voilÁ. Il y a quelqu'un qui ne te plaÏt pas? Dis-le, on verra Úa! Alors?
     -  N-non, je veux simplement m'en aller.  Je n'arrive pas Á  partir, je
suis arrivÊ ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne
veut m'aider, et je vous le demande Á vous, en tant que Directeur...
     Ah libÊra Perets, arrangea sa cravate et sourit sÉchement.
     - Vous  faites erreur, Perets. Je ne  suis pas le Directeur. Je suis le
dÊlÊguÊ du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai
quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plaÏt. Le Directeur va vous recevoir.
     Il ouvrit devant Perets  une petite  porte  basse tout au fond  de  son
bureau nu et fit un  geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa
un signe de tËte  rÊservÊ et se baissa pour pÊnÊtrer dans la piÉce suivante.
Ce  faisant,  il  eut   l'impression   de  recevoir  une  lÊgÉre  tape   sur
l'arriÉre-train.  Au  reste,  il  Êtait  probable  que  ce,  n'Êtait  qu'une
impression - Á moins que M. Ab ne se soit un peu trop  pressÊ  de claquer la
porte.
     La piÉce dans laquelle  il se  retrouva Êtait une copie conforme  de la
salle d'attente, la secrÊtaire elle-mËme Êtait l'exacte copie de la premiÉre
secrÊtaire,  mais elle lisait un livre intitulÊ "Sublimation du  gÊnie". Les
fauteuils  Êtaient  Êgalement  occupÊs  par  des visiteurs  p×les  munis  de
journaux  et  de revues.  LÁ aussi  il  y avait le  professeur  Kakadou  qui
souffrait  cruellement  de  dÊmangeaisons nerveuses  et  BÊatrice  Vakh, son
carton brun sur  les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, Êtaient
des  inconnus et  sous une copie de  "L'exploit du traverseur  de  la  forËt
Selivan" s'allumait  et s'Êteignait rÊguliÉrement une brutale  injonction  :
"SILENCE!"   Et    en   effet   personne   ne   parlait.   Perets    s'assit
prÊcautionneusement tout au bord d'un fauteuil. BÊatrice Vakh lui adressa un
sourire un peu crispÊ mais dans l'ensemble amical.
     Au  bout d'une  minute  de  silence  tendu,  une  clochette  tinta.  La
secrÊtaire posa son livre et dit :
     - RÊvÊrend Lucas, on vous demande.
     Le RÊvÊrend Lucas  faisait peur Á voir, et Perets se dÊtourna. Ce n'est
rien, pensa-t-il  en fermant  les yeux. Je tiendrai. Il  se souvint de cette
pluvieuse soirÊe  d'automne oÝ on avait apportÊ  dans l'appartement Esther -
Esther  qu'un  voyou ivre venait d'Êgorger  dans  l'entrÊe de la maison, les
voisins qui s'accrochaient Á lui  et les Êclats de verre dans sa bouche - il
avait brisÊ le verre avec ses dents quand on  lui  avait apportÊ de l'eau...
Oui, pensat-il, le plus dur est passÊ...
     Son  attention fut rÊveillÊ par des bruits de grattements  rÊpÊtÊs.  Il
ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou
se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe.
     -  A  votre  avis,  faut-i1 sÊparer les filles et  les garÚons? murmura
d'une voix tremblante BÊatrice.
     - Je n'en sais rien, dit mÊchamment Perets. BÊatrice  Vakh continuait Á
marmonner :
     - Une Êducation complexe a  Êvidemment  ses avantages, mais c'est lÁ un
cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va
pas me chasser? OÝ pourrais-je aller? On m'a dÊjÁ chassÊe de partout ; il ne
me reste pas une paire  de souliers  convenables, tous mes bas ont  filÊ  et
cette espÉce de poudre qui ne tient pas.
     La secrÊtaire posa la "Sublimation du gÊnie" et observa sÊvÉrement :
     - Ne vous Êgarez pas.
     BÊatrice Vakh se figea, terrifiÊe. La petite porte basse s'ouvrit et un
homme complÉtement rasÊ se glissa dans la salle d'attente.
     - Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor.
     - Je suis lÁ, dit Perets en se levant d'un bond.
     - Dehors avec vos affaires! La voiture  part  dans  dix minutes, allez,
hop!
     - La voiture pour oÝ? Pourquoi?
     - Vous Ëtes Perets?
     - Oui...
     - Vous voulez partir, oui ou non?
     - Je voulais, mais...
     - Comme vous voudrez, rugit sur un  ton excÊdÊ l'homme rasÊ, j'ai  fait
mon travail, je vous l'ai dit.
     Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas.
     -  ArriÉre!  lui  cria  la  secrÊtaire,  tandis  que   plusieurs  mains
agrippaient ses  vËtements. Perets  se dÊbattit dÊsespÊrÊment et la veste se
dÊchira.
     - La voiture, dehors! gÊmit-il.
     - Vous Ëtes fou! dit  la  secrÊtaire,  furieuse.  OÝ voulez-vous  aller
comme Úa? Vous avez une porte lÁ, oÝ il y a Êcrit "Sortie".
     Des mains fermes guidÉrent Perets vers l'inscription "Sortie". DerriÉre
la  porte  se trouvait  une  grande  salle de forme polygonale dans laquelle
s'ouvrait une multitude de  portes. Perets se rua pour les  essayer les unes
aprÉs les autres.
     Un soleil  Êclatant, des  murs blancs aseptiques, des  hommes en blouse
blanche.  Un dos nu, badigeonnÊ de teinture d'iode. Une  odeur de pharmacie.
Ce n'Êtait pas Úa.
     L'obscuritÊ,  le  ronronnement d'un  projecteur  cinÊmatographique. Sur
l'Êcran  quelqu'un qu'on  tire  en tous  sens  par les oreilles. Les visages
blancs  de spectateurs  qui  se  tournent, mÊcontents. Une voix : "La porte!
Fermez la porte!" Encore pas Úa...
     Perets traversa la salle en glissant sur le parquet.
     Une  odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la
queue. DerriÉre la  barriÉre de verre, des bouteilles de kÊfir Êtincelantes,
des tartes et des g×teaux resplendissants.
     - Messieurs, cria Perets, oÝ est la sortie?
     - La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiffÊ d'une toque
de cuisinier.
     - D'ici...
     - A la porte oÝ vous Ëtes.
     - Ne l'Êcoutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est
juste un petit futÊ qui  s'amuse Á retarder la  queue. Travaillez, ne faites
pas attention Á lui.
     - Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir...
     - Non,  ce n'est pas  lui,  dit  le  vieillard  Êquitable.  L'autre, il
demande  toujours  oÝ  sont  les  toilettes.  OÝ  donc  est  votre  voiture,
disiez-vous, monsieur?
     - Dans la rue...
     - Dans quelle rue? demanda le vendeur. Il y a beaucoup de rues.
     -  úa  m'est   Êgal  dans  laquelle,  je  veux  simplement   sortir,  Á
l'extÊrieur!
     -  Non, dit le vieillard sagace, c'est bien lui. Il a seulement  changÊ
son rÊpertoire. Ne faites pas atte