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LE MONUMENT Pamyatnik ![]() De mon vivant j'étais svelte et grand Je ne craignais ni les mots ni les balles Je ne suivais pas les sentiers battus Mais depuis que je suis classé défunt On m'a ployé l'échine et brisé le talon Nouvel Achille cloué à son piédestal. Je ne puis secouer cette chair de granit Je ne puis arracher mon talon de ce socle de pierre Les côtes d'acier de ma carcasse Agonisent dans le ciment gelé, Et seule encore mon échine frissonne. Je me targuais de ma toise de travers: A mon cadastre! Je ne savais pas qu ils rétréciraient Mon cadavre! Ils m'ont remis dans la droite voie Et misent sur moi. Ils ont enfin redressé ma toise De guingois. Aussitôt mort sans crier gare, Toute la petite famille dare-dare Se hâte et pétrit mon masque mortuaire. Je ne sais qui leur en a soufflé l'idée, Mais sur le plâtre ils ont limé Mes larges pommettes d'asiate. Je n'avais jamais imaginé destin Pareil, jamais je n'avais craint De paraître plus mort que tous les morts. Le calque luisait, pellicule lustrée, Et de mon large sourire édenté Suintait un ennui d'outre-tombe. Jamais, vivant, je n'ai laissé ma main Dans la gueule des carnassiers. Et jamais ils n'osèrent m'appliquer Le mètre quotidien. Ils m'ont collé dans la baignoire, Arraché mon masque, Et le fassoyeur, de son archine de bois, Arpenta mon corps. Une année à peine a passé Et, pour couronner ma correction, Me voici sculpté, coulé, magnifié... Sous les yeux du peuple en foule Ils m'inaugurent, et valse la musique, Valse ma voix des bandes magnétiques. Le silence autour de moi s'est rompu, Des mégaphones jaillissent les sons, Les phares des toits braquent leurs rayons; Ma voix éreintée par le désespoir Grâce au dernier cri du savoir S'adoucit, et, colombe je roucoule. Tapi dans mon duvet, je me tais. - Nous y passerons tous!- Et d'une voix de castrat pourtant je crie Aux oreilles des hommes. Ils arrachent mon suaire à mon corps rabougri. À la toise allez! Avez-vous donc tant besoin de me rapetisser Après ma mort? Les pas du commandeur résonnent de colère, J'ai décidé comme au temps jadis De marcher sur les dalles retentissantes. La foule s est ruée par les rues, J'ai arraché mon talon gémissant Et les pierres ont ruisselé de mon dos. Penché sur le flanc immonde et nu, Dans ma chute j'ai quitté ma peau, J'ai brondi mon crochet d'acier, Et, renversé sur le sol durci, Par les haut-parleurs déchirés Je hurle: "Écoutez-moi, je vis!" Ma chute m'a ployé Et brisé. Mais jaillissent du métal Mes pommettes aiguës. Je n'ai pu agir comme convenu En catimini, Et, sous les yeux de tous, l'ai bondi Du granit! |
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VISITE PRÉNUPTIALE Smotriny ![]() Mon voisin d'à côté fait bombance, Son invité est un gros bonnet, Et la patronne frétillante, Court au cellier. La clé grince dans le pêne, On monte plats sur plats, Et le poêle tire au poil, Par l'ouverture! Chez moi au contraire, tout marche à l'envers, Mon jardin ne donne rien, ou bien le bétail crève Ou le poêle qui tire mal enfume la maisonnée, Et j'ai la gueule toute de travers. Mon voisin, lui, s'en met plein la poire; Le village entend craquer leurs mâchoires, Et leur fille fiancée pleine de boutons, Est mûrie à point. Chez eux c'est visite prénuptuale, Avec des montagnes de beignets, Et même le fiancé tout maigrelet Chante et danse. Chez moi les chiens enchaînés se déchaînent, Ils aboient dans la nuit puis se mettent à hurler, Les durillons de mes pieds sont tout percés, A piétiner le sol de ma chambre déserte. Ça descend sec chez le voisin! Qui ne boirait quand ça coule à flots, Qui ne chanterait quand on est bien Et que ça ne coûte rien? Ici ma bonne femme est en gésine, Ici les oies piaillent de famine, Et je m'en fiche de ces oies Puisque rien ne va! Chez moi des farfadets se baladent, Je les chasse à tour de bras, et les revoilà! J'ai un furoncle en un endroit déplacé, Il est temps de labourer et je suis coincé. Mon voisin a envoyé son gamin, Par générosité il m'a invité, Evidemment j'ai refusé, Mais il a insisté. Il a mis un litron à gauche, Il a mis de l'eau dans son vin, J'ai accepté, picolé et piaillé, Ça n'a rien arrangé. Au beau milieu de celte débauche J'ai bavassé à l'oreille du fiancé, Il a bondi comme un vrai possédé, La fiancée là-haut éclate en sanglots. Le voisin gueule: "Le peuple, c'est moi! Et j'observe la loi fondamentale", Donc "qui ne travaille pas ne boit pas" Et il vide son godet! Tous les invités d'un coup se sont levés, Mais le gamin met son grain de sel: "Erreur, mon papa: Qui ne travaille pas Ne mange pas!" Et moi je restai planté avec mon billet graissé, Pour chasser demain ma gueule de bois, Tenant mon accordéon serre dans mes bras Puisque c'est pour lui qu'on m'a invité. Mon voisin vide un second litre, Dodeline du chef et m'engueule: Chante un coup, tu n'as pas bu Pour des prunes! Deux malabars baraqués Me prennent à la ceinture, "Tu joues et tu chantes, enfoiré, Ou on t'arrange le portrait!" C'est le sommet de la fête! On serre en douce la fiancée de près, Et je chante les jours de flon-flon: "Du temps que j'étais postillon!" Ils ont servi la soupe de poissons Avec des abattis en gelée, Puis ils ont chopé le fiancé Et lui ont filé une râclée. Puis ils ont danse dans l'isba, Se sont battus sans animosité, Puis chacun a écrase ce qu'il avait De bien en soi. Moi, je gémissais comme un butor dans un coin, Effondré, puis j'ai mis les mains sur les hanches, En me demandant: mais avec qui boirai-je demain Parmi mes compagnons de ce dimanche? Le matin là-bas le calme règne toujours Une mie de pain coincée dans la joue, Et ça se saoûile sans gueule de bois Et ça bouffe! Personne n'aboie dans un coup de colère Le chien traîne dans la petite entrée, Et le poêle est fait de carreaux bleutés Avec son ouverture. Or chez moi même par temps clair Mon âme brûlante languit dans la nuit, Je bois à longs traits l'eau du puits Je nettoie mon accordéon et ma femme vitupère. |
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DIALOGUE DEVANT LA TÉLÉ Dialog pered televizorom ![]() Oh, Vania, regarde un peu ces charlots, Et leur bouche comme un calicot, Et la peinture sur leur museau, Et leur voix de poivrot! Oh, Vania, c'est ton beau-frère, ce gars, Lui tout craché avec sa trogne d'alcolo Oh, regarde, mais regarde donc, Vania, Je mens pas, regarde ça! — Zina, touche pas au beau-frère! C'est pas le Pérou, mais c'est la famille! Et t'as oublié la peinture et la fumée Sur ta grosse bille! Pourquoi tu bavasses? À l'entracte, Zina, tu te carapates en bas. J'irai tout seul, si tu veux pas! Allons, Zina, remue-toi! — Oh, Vania, regarde ces nabots, Du vrai jersey leurs maillots, C'est pas ma boîte de rigolos Qui en ferait d'aussi beaux! Dis donc, Vania, tes bons copains C'est vraiment pas le gratin! Toujours blindés dès le matin, Toupurs pleins! — Mes copains, c'est pas des aristos, Mais pour la famille, c'est du costaud! S'ils boivent des cochonneries, C'est par économie! Mais dis-moi un peu, Zina, ton copain, Qu'on vient de virer de ton turbin, C'est au pétrole qu'il faisait le plein Ton petit pote, hein? — Oh, Vania, regarde ces perroquets! Ah! J'en peux plus, je hurle, ouais! Oh! Qu'il est beau, ce maillot, Vania, je le voudrais! À la fin du mois, pas vrai, Vania, Tu m'en ramènes un super bath; Pourquoi toujours "après" et "après"? Vania, je craque! — Zina, tu ferais mieux de la fermer! Ma prime du mois, on me l'a sucrée! Qui m'a dénoncé au contremaître? Toi? J'ai lu la lettre. Et puis regarde-toi, Zina! Ca maillot, Si tu l'enfiles, t'auras l'air charlot! Il t'en faudrait des mètres carrés! Et l'argent, où je vais le trouver? Oh, Vania, les acrobates! Des malins, Oh, comme il cabriole, le galopin! Satikov, le chef d'atelier, ce matin Il galopait comme ce lapin! Ivan, quand tu rentres à la maison, Tu manges et tu t'affales sur le divan... Ou tu gueules quand t'es à jeun. Tu cherches quoi, Ivan? — Zina, me force pas à être grossier, Zina, tu cherches à m'offenser! Toi, tu les roules toute la journée, T'arrives, et hop, devant la télé! Alors comprends-moi bien, Zina, Je file dare-dare au bistrot du coin; Là-bas c'est plein de bons copains, Je suis pas seul quand je bois! |
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CAMARADES SAVANTS Tovarischi uchenye ![]() Camarades savants! Camarades doyens et aspirants! Vous torturez les X, vous vous égarez dans les zéros, Vous décomposez les molécules en multiples atomes, En oubliant que les patates se décomposent dans nos champs. Vous cherchez le baume dans pourriture et moisissure, Vous extrayez dix fois par jour des racines, Chez vous on se distrait on s'ejouit, on s'amuse, Et pendant ce temps-là la patate moisit et pourrit. Allons en bus jusqu'à Skhodnia, Et après au trot sans que ça geigne! Sûr qu'on aime tous la patate Ecrasée avec du gros sel. Votre gloire se répandra par toute l'Europe si, La pelle sur l'epaule, vous étalez votre patriotisme! Mais la moindre tumeur excite toute votre compagnie; Vous découpez les chiens au scalpel, par pur banditisme. Camarades savants, cessez de jouer du couteau! Laissez tomber expériences, hydrates et sulfates, Tous en camion, pour venir chez nous à Tambov, Il attendra un petit moment, votre rayon gamma! On ira tous à Tambov en camion, Et après, au trot sans que ça geigne! Sur qu'on aime tous la patate Ecrasée avec du gros sel. Vous venez avec la famille, les copains et les potes! On s'installera au petit poil et vous direz après: Au diable les gènes, au diable les chromosomes On a tous bien bossé, on va bien se reposer! Camarades savants, vous, Newton très chéris Et précieux Einstein, que nous aimons à pleurer! Dans la terre commune dormiront nos restes pourris; Et la terre avale tout: l'appatite et le fumier. Venez chez nous, les amis, en rangs, trois par trois, Même si vous êtes tous chimistes et sans croix; Vous crèverez là-bas derrière vos synchrofasotrons, Alors que dans notre paradis soufflent les vents! Chers camarades savants, ne soyez pas à la traîne; Si quelque chose ne colle pas - vu l'émotion - En deux minutes on débarque avec fourches et pelles, On gamberge un coup et on corrige l'imperfection. |
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LE SAUT DE L'ANGE Zatyazhnoj pryzhok ![]() Le hurlement des moteurs n'était que silence Je me retrouvai solitaire avec ma honte J'hésitai devant la trappe béante Et j'oubliai de boucler ma carabine. D'un coup de genou l'instructeur m'a aidé À franchir la frontière de ma faiblesse Et j'ai pris ses insultes endormies Pour l'habituel "Hardi mon gars." Et le vent venu du sol D'un coup de rasoir glacé A brisé mon cri Et brûle mes joues. Et des flots aériens Joyeux et insouciants Ont, en un souffle, refoulé Le tonnerre dans mon ventre. Je suis tombé dans leurs mains habiles et tenaces Elles me pétrissent et me ballottent à leur gré, Et, le sourire aux lèvres, j'effectue sans effort Une sarabande de tours inouïs en série. Je saurai plus tard peut-être s'il existe Une quelconque raison dans cette chute L'horizon terrestre me bondit au visage Puis les nuages se ruent vers la terre. Et le vent venu du sol D'un coup de rasoir glacé Brisait mon cri Et rasait mes joues. Et des flots aériens Joyeux et insouciants Ont, en un souffle, refoulé Le tonnerre dans mon ventre. J'ai arraché l'anneau d'un seul souffle Comme une chemise au collet ou une goupille, Mais j'avais avant volé par erreur Dix-huit longues secondes de chute libre. Maintenant je suis laid, avec ma double bosse Et dans chaque bosse un fil salvateur; Tendu vers mon but j'en suis amoureux, Amoureux du saut de l'ange obligé. Et des flots venus du sol D'un coup de rasoir glacé Brisent mon cri Et rasent mes joues. Et des flots aériens Joyeux et insouciants Ont en un souffle refoulé Le tonnerre dans mon ventre. Je vole! Triangles, losanges, carrés Jouent dans les rivières, les lacs, les prés, Seul l'air maudit au service du parachute Épaissit et durcit, en véritable ennemi. Et l'ambulance déjà attend mon atterrissage Crachant vers la terre dans mon désespoir, Je toucherai le sol plus vite que l'avion Moi, l'auteur du saut de l'ange. Des vents me râclent D'un coup de rasoir glacé Brisent mon cri, Brûlent mes joues, Et sac sur les épaules Et les mains au corps Je rencontre des flots aériens Échevelés et insouciants. Saut inoui des profondeurs de la stratosphère! Au signal: "Go!" j'ai bondi dans l'infini, À l'ombre invisible d'une chimère sans visage Pour une descente enfin, libre! Aïda! Je traverse les ténèbres ouatées de l'air, Mon saut m'emmène au hasard des impératifs, Puisqu'on ne peut descendre en liberté Dans notre monde ignorant du vide. Et la marée montante D'un coup de rasoir glacé Brise mon cri Et rase mes joues. Des bûchers me brûlent comme des bougies J'atterris en état de choc Dans des flots aériens Droits et impeccables Le vent suinte à mes oreilles et chuchote inconvenant: "Ne tire pas sur l'anneau, tu seras bientôt léger." Trois cents mètres avant la terre! Trop tard! Le vent trompeur, le vent trompeur me ment. Les bretelles m'arrachent au ciel, la voûte m'attire, Stop! Ces minutes semblent s'être effacées, Il n'y a pas de chute libre du haut ciel, Il n'y a que la liberté d'ouvrir son parachute. Les flots gorgés Des soucis de l'homme Me refroidissent les joues Et m'ouvrent les paupières. Je fixe mélancolique le ciel Et ses étoiles solitaires, Et je bois les flots Aériens horizontaux. |
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UNE AUBE ROSE ET JOYEUSE Byl razveselyj rozovyj vosxod... ![]() Une aube rose et joyeuse se levait, Un vaisseau voguait vers l'aventure, Et le mousse faisait son premier voyage Sous le drapeau noir des flibustiers. Penché sur l'eau, ses voiles sifflant dans le vent, Le brick à deux mâts se coucha en virant de bord Et le mousse sentit son coeur chavirer de bonheur Comme les haubans de chanvre sur la grand voile. Cachant son âme tendre sous sa tenue grossière Le skipper sévère lui donna un bon conseil: "Sois un gentleman si tu as de la veine Car sans veine il n'est pas de gentlemen." Et le brick voguait vers le but fixé, Faisant en chemin les rencontres de son destin, Brisant les os aux avirons des caravelles, Lorsqu'il lançait son équipage à l'abordage. Un jour où se partageait un splendide butin, Les pirates se déchaînèrent en hurlant, Le mousse, furieux de voir sa part rognée, Devint blême et se saisit d'un poignard. La fille se tenait debout sans se cocher ni pleurer, Le mousse se rappela le conseil du skipper "Sois un gentleman si tu as de la veine, Car sans veine il n'est pas de gentlemen!" II s'aperçut que le capitaine, resté muet, Ne tentait cas d'arrêter la ripaille, Ne regardait pas les blessures sanglantes, Et donnait en retour coup sur coup. Elle crut un instant le mousse perdu; Comme elle ne voulait que lui et nul autre, Elle se pencha par-dessus bord, et l'eau Engloutit son corps de lumière et d'or. Le mousse, devant les pirates pantois, Se décharaea son pistolet brûlant dans le coeur! Il était le dernier gentleman de la veine, Mais les gentlemen disparaissent avec elle! |
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LA MER O more ![]() Le jour où, sûrs du soutien de la terre, Nous partirons, pile à l'heure dite, Sur l'eau profonde, sur l'océan salé La mer commencera à nous bercer Comme la mère de mauvais sujets. Sous le choc des vagues nos visages en sueur Tailleront les flancs de nos vaisseaux Et patiemment les machines transformeront En mois les secondes qui s'égrènent sur mesure. La surface lisse de l'eau nous entoure, félicité! Sur des milles sans fin alentour, pas une âme Et les matelots ont grand peine après le tangage À trouver le sommeil dans le calme domestique. Nous avançons sans jours de fête, sans jour de congé En mer, même sans repos, nous avons notre lot d'ennuis; Nous oublions tous nos petites amies Qui nous attendent et que nous laissons tomber. Pourvu qu'elles nous pardonnent ce péché! Mensonge! Nous soupirons pour elle près de la poupe Et dans nos rêves nous répetons en secret leurs noms. Ici nous ne faisons pas la chasse au jupon, Nous ne cherchons pas le bonheur, mais un bon joint! La surface lisse de l'eau nous entoure, félicité! Ni mur ni palissade, tu peux brailler et danser! Et les matelots ont grand peine après le tangage À trouver le sommeil dans le calme du confort. Nous prenons la mer, dit-on, pour les primes! Étrange manière de se remplir les poches. C'est pour la mer que nous prenons la mer, Et même pour connaître un jour unique Un jour à tout jamais inoubliable. Lorsque à la fin d'un autre printemps, différent, Nous abordons enfin droit au quai natal, Les portes marines du pays s'ouvrent Alors devant chacun de ses marins. La surface lisse de l'eau nous entoure, félicité! Ni mur ni palissade, tu peux brailler et danser! Et les matelots ont grand peine après le tangage À trouver le sommeil dans le calme du confort. Chaque fois nous prenons la mer, fiancés Avec la terre, promise fidèle entre toutes, Pour revenir exactement à l'heure fixée, Comme si là-bas nous n'étions pas bercés Par la mer, la mère de tous les mauvais sujets. Le phare là-haut a oublié son clin d'oeil, Il écarquille les yeux, hébété, ahuri, Il a vu le chalutier dressé sur ses hélices, En encastrer les tours sur la borne. Rester planté sur le quai, quelle félicité! Et se balancer sur la terre ferme jusqu'à l'extase! Nous qui revenons, jamais on ne nous habituera Après nos ouragans, à la paix tant attendue. |
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TOUT ARRIVE À SON HEURE Dva sudna ![]() Tout en ce bas monde arrive à son heure, Et le sel marin ronge comme le diable... Deux vaisseaux noirs étaient dans les docks L'un près de l'autre, flanc à flanc. Madame tordit de biais ses cheminées, Haussa le gaillard d'avant et la poupe: D'où sort ce type, ce grossier personnage, tout tordu, rouillé, une vraie nullité! Les deux vaisseaux S'évitaient des yeux Et se haïssaient l'un l'autre En pleine harmonie! Monsieur était une parfaite épave, Et madame n'était plus une jeunesse, Et vus à distance ils pouvaient Effrayer et donner envie de les couler. Monsieur était tout gelé de dégoût, Bien qu'en fer et soude de fondement, Et ses vingt mille de tirant d'eau Tremblaient en lui d'indignation. Et les deux navires s'offensaient tant L'un l'autre Qu'ils se haïssaient l'un l'autre En pleine harmonie. Les semaines passèrent, on les rafistola, Les peintres mastiquèrent leurs coutures Puis on ceignit la taille des navires De leur ceinture de flottaison. On a lavé les cuivres, passé le pinceau, Lâché la vapeur, illuminé les salons Et le pont, et, la réparation finie, Les deux navires ont redressé les épaules. Les deux navires ont regardé Leur bordage lisse, Et vu qu'ils avaient l'un et l'autre Bien embelli. Monsieur a déclaré dans un soupir A madame: "Nous avons tort tous deux Jamais je n'ai vu ni femmes ni Navires plus beaux que vous!" Madame, dans un état similaire, Le déclara proprement irrésistible La grandeur se distingue à distance Mais se voit mieux encore de près. Autour s'entassaient les constructions, La foule s'amassait Mais les deux navires s'expliquaient Seul à seul. L'administration maritime eut beau Les inscrire dans deux ports opposés, Les deux navires quittèrent le dock Ensemble et collés bord à bord. Ils avancèrent muets jusqu'à l'horizon. Libérés des courants et des gouvernails. La brigade des réparateurs salua gentiment Les deux navires qui refusaient de se quitter. Que leur est-il arrivé? Étaient-ils tous deux Devenus fous, Ou peut-être tombèrent-ils simplement amoureux L'un de l'autre. |
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LA TEMPETE SE DÉCHAINE Shtormit ves' vecher, i poka... ![]() La tempête se déchaîne tout le soir, Et pendant qu'en lambeaux d'écume volent Les coutures déchirées du sable, Je regarde penché sur le spectacle La crête des vagues se briser. Je compatis aux défunts Un peu et de loin. J'entends un râle, un gémissement de mort Et la fureur de ne pas en avoir réchappé. Ce serait le bouquet! Prendre un tel élan, Rassembler ses forces, enfoncer la grille Et se briser la tête à l'orée du but! Je compatis aux défunts Un peu et de loin. Ah les crinières blanches du destin Qui semblent embellir au seuil de la mort, À l'appel de la trompette guerrière Les vagues se cabrent dans leur envol, Et brisent leurs cous ployés. Et nous compatissons aux défunts Un peu et de loin. Le vent de nouveau bat les crêtes Ébouriffant les crinières d'écume. Mais la vague, victime d'un croche-pied, N'emportera pas au loin la barrière Et le cheval en nage s'écroulera. Et les autres compatiront À son agonie de loin. Et mon tour à moi, mon tour viendra, Un souffle sur mon cou me pousse vers l'abîme, Le pressentiment envahit mon âme en délire; Je sens que je vais me briser l'échiné, Je sens que je vais me rompre la tête. Ils compatiront sur ma mort Un peu et de loin. Ainsi au cours des siècles bien des hommes Restent assis sur le rivage et observent Avec attention et vigilance les autres Près d'eux, sur des pierres, occupés A briser les crêtes et les têtes. Ils compatissent aux défunts Un peu et de loin. Mais dans les fonds ténébreux de l'océan Dans les profondeurs secrètes où rôdent Les cachalots, naîtra et se gonflera Une vague unique et gigantesque Qui déferlera sur le rivage Et engloutira les spectateurs. Et je compatirai aux défunts Un peu et de loin! |
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NOUS VIVONS TOUS COMME SI Sluchai ![]() Nous vivons tous comme si, mais Ni le sifflet des locomotives Ni les sirènes des navires Ne nous émeuvent plus guère, Certains, favorises par le sort Descendent jusques au fond, Pareils à des mouches à fumier Et aux taons des basses eaux. Les événements nous frôlent comme des balles Égarées, attardées, aveugles et sans vie. Certains ont tenté de se dresser face à eux Et trouvé aussitôt le tombeau ou les honneurs. D'autres n'ont rien aperçu; Nous nous sommes esquivés Et le pressentiment nous a exprès Envoyé contre la droite. Au milieu des soucis et du tohu-bohu Nous avons cessé d'être sincères: Nous courons courber humblement la tête Ou nouer le lacet autour du cou. Nous tentons de pénétrer plus loin, Mais même les esprit lumineux Expriment tout entre les lignes Et ne calculent qu'à long terme. Nous essayons de nous hisser au sommet, Où nos pensées se sont déjà élevées, Où elles règnent, toutes légères, Libres, éternelles, dominatrices. Et nous voulions tant nous élever Qu'hier nous avons bu à gogo, Et, malgré nos pensées amères, Nous nous sommes gavés de sucreries. D'une effraction brutale, sans clé, Sanglotant devant les horreurs, Nous ouvrirons les celliers de ta peste, Même au risque de notre tête, Et sobrement, tranquillement Nous sabrons le passé à la volée, Mais nous frappons d'une main molle, Froide, tremblante, moribonde. Quel plaisir de rejeter son fardeau, De tout remettre au jugement de Dieu, De libérer sa main en tremblant, Et de la montrer sans couteau, Sans craindre que la mitraille Ne foudroie aussi la foule désarmée. Mais la rouille et la psychologie De la couleuvre rongent notre fermeté. Les événements nous frôlent comme des balles Egarées, attardées, aveugles et sans vie. Certains ont tenté de se dresser face à eux Et trouvé aussitôt le tombeau ou les honneurs. D'autres n'ont rien aperçu; Nous nous sommes esquivés Et le pressentiment nous a exprès Envoyé contre la droite. |
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JE ME SUIS RETIRÉ D'UNE AFFAIRE Ya iz dela ushel ![]() Je me suis retiré d'une affaire pas ordinaire Sans rien emporter, et nu comme un ver Sans rien qui me presse, mais l'heure était venue Et les monts bleus lâchent d'autres affaires. Nous apprenons beaucoup dans les livres, Mais les vérités volent au vent des paroles. "Nul n'est prophète en son pays!" Mais nos voisins les ignorent aussi. Ils m'ont écartelé mais ceux que j'ai nommés Ont bien reçu de moi la part du lion, Mes talons dérapent sur le parquet glissant, Je grimpe l'escalier et me retrouve au grenier. Les prophètes disparus ne se retrouvent plus Zarathoustra et Mahomet sont à jamais partis Nul n'est prophète en son pays Mais les voisins les ignorent aussi. À l'office courent les caquets indifférents "Ça va mieux maintenant, il est parti à temps!" J'arrache aux portraits leurs toifes d'araignées Et je rejoins en courant les chevaux enfin sellés. Son visage est apparu et fce à lui jai bondi; Il m'a dit d'une voix nette et triste: "Nul n'est prophète en son pays!" Mais nos voisins les ignorent aussi. Je saute en selle mon corps devient cheval, Sous moi le cheval tombe, et je m'emballe, Je me suis retiré d'une affaire pas ordinaire Et les monts bleus lâchent d'autres affaires. Je bondis, sous le cheval crissent les épis, Et sous leur crissement s'élève un cri: "Nul n'est prophète en son pays!" Mais nos voisins les ignorent aussi. |
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LA BALlADE DU COU COURT Ballada o korotkoj shee ![]() Un stratège au cou court Doit exister de temps en temps, Sa poitrine touche son menton Et sa nuque frôle son dos. Sur un cou court, imperceptible La tête tient plus commodément, C'est plus dur de l'étrangler Ou même au lasso de l'attraper. Mais ils tendent bien le cou, Dressés sur la pointe des pieds: Pour voir mieux et plus loin Il faut regarder par-delà les têtes. Tu es un cheval ombrageux, Même si tu voyais la lumière au loin, Ta pose est incertaine et fragile Et ton cou est bon pour la corde. La première petite vipère venue Compte déjà les vertèbres de ton cou. On voit plus loin mais c'est imprudent De vivre le cou découvert parmi les gens. Mais ils tendent bien le cou, Dressés sur la pointe des pieds; Pour voir mieux et plus loin Il faut regarder par-delà les têtes. Tu te cabres et tu lances un défi, Tu t'offres ainsi au couteau du boucher, Un authentique stratège en verité Martèle la terre de plein pied. L'Asie est le pays des embuscades Le demi-dieu ne peut pas admettre Que des malins le prennent à revers Et le renversent du premier coup. Mais ils tendent bien le cou, Dressés sur la pointe des pieds; Pour voir mieux et plus loin Il faut regarder par-delà les têtes. Les nerfs se relâchent, comme une bride Qui ne retient ni ne garde plus rien; Un sécateur se glisse sous tes jambes Et une paume ouverte traîne sur ton cou. On peut rentrer avec mélancolie Sa tête dans ses épaules sans risque, Mais c'est vraiment très laid De marcher la tête rétractée. Mais ils tendent bien le cou, Dressés sur la pointe des pieds; Pour voir mieux et plus loin Il faut regarder par-delà les têtes. Un vieux sage m'a raconté Cette vieille parabole orientale Et j'ai murmuré en mesurant mon cou: "Même les contes ici sont cruels." |
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LES CONDAMNÉS À LA VIE V dorogu zhivo ili v grob lozhis'... ![]() Vite en route! Ou droit dans la tombe! Oui! Nous n'avons pas beaucoup de choix. Nous sommes condamnés à une vie morne Où nous sommes rivés par des chaînes. Un balourd s'est hâté d'y croire, D'y croire sans vérifier ni réfléchir. Mais est-ce vivre que vivre enchaîné? Mais est-ce un choix que d'être cloué? La grâce offerte est pure perfidie Pareille à un philtre de sorcières hébétées: Cachée au recoin la mort par les nôtres, Et dans le dos la mort partes autres. Mon âme s'est figée, et mon corps engourdi. Nous restons muets comme des canons de paille, La honte au sourire en coin regarde et ricane Dans la vitre sale qui nous fait face. Et si d'aventure nous brisions les fers, Nous trancherions b gorge du filou Qui eut l'idée de nous ligoter, De nous clouer à cette vie tant vantée. Avons-nous un mince espoir? Notre chaîne n'est pas assez forte? Pourquoi frapper aux portes du paradis? À coups d'osselets sur les étriers ferrés? On nous a proposé de cesser enfin la guerre, En nous faisant paver un prix exorbitant: Nous sommes condamnés à une longue existence Dans la faute, dans la honte, dans la trahison! Vaut-il la peine de vivre à ce prix? Le chemin n'est pas terminé! Du calme! Hors même de cette grande guerre On peut encore mourir avec dignité. Ne nous comparez pas à la glaire des marais, Nous ne tisserons pas des nids de pus, Nous ne mourrons pas d'une vie de torture, Nous préférerons vivre d'une juste mort. |
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LA CHANSON DE VANIA Ya polmira pochti cherez zlye boi... ![]() J'ai franchi la moitié du monde dans les combats, J'ai rampé la moitié du monde avec mon bataillon, Et, pour prix de mes mérites, un jour le fourgon D'un convoi d'ambulances m'a ramené chez moi. On m'a transporté en camion Sur le seuil de ma maison. Je suis resté muet, la fumée Par-dessus le toit avait changé. Les fenêtres semblaient craindre de me regarder, La patronne accueillit le soldat sans joie Sans tomber en larmes sur sa poitrine mâle, Les bras levés au ciel elle a fui dans la chaumière. Les chiens enchaînés ont hurlé, J'ai pénétré dans l'entrée assombrie, J'y ai buté sur une odeur d'étranger, J'ai tiré la porte et mes genoux ont fléchi. Un nouveau maître de maison à l'air obtus Occupe à table la place qui m'appartenait, Il porto mon chandail, la patronne est à ses côtés, Et les chiens ont aboyé normalement sur l'intrus. Ainsi donc pendant que je courais Sous les balles, sans jamais rigoler, Il déménageait tout dans ma maison Et installait tout à sa façon. Nous marchions sous la main du Dieu des combats, Couverts par le feu nourri de nos canons, Mais une blessure mortelle au dos me frappa, Et je tombai touché en plein coeur par la trahison. Je me courbai jusqu'à la ceinture, J'appelai ma volonté à la rescousse: "Excusez-moi, camarades, d'être entré Par erreur dans la maison d'un étranger." Que voui soient donnés la paix, l'amour et le pain, Que l'entente règne dans votre maisonnée! Mais l'autre indifférent ne répondit rien, Tout allait pour lui comme il se devait... Sous moi le plancher mal lavé chancela, Je n'ai pas claqué la porte comme jadis, Seules tes fenêtres s'ouvrirent à ma sortie Et d'un regard coupable ont suivi mes pas. |
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TCHASTOUCHKI (quartrains comiques) Chastushki ![]() Bébés, mes petits petons, Fillettes, mes jolis chatons, En souvenir vous me planterez En plein coeur vos crochets! Non, non, je ne râle pas, Je meurs de penser à toi, Je ne suis pas une gueule cassée, L'amour m'a rendu toqué. Sortez chez Vanetchka, Marika, petite Marie, Pourquoi rester planté là Mes petits pissenlits? Mon chéri taille les pierres, Il est puissant et caressant, Et m'a rapporté d'Angleterre Un soutien-gorge moussant. La mode est à la traîne ici, Chez nous, en Australie, Cette année le fin du fin C'est la taille - gros boudin! Je ne connais pas vos manies Mais au Danemark à tout coup On traîne les filles à la mairie Dès le deuxième rendez-vous. Je connais mal vos moeurs Mais chez nous, les Français, On peut dix fois se marier Sans jamais voir le maire. Oh là! Arrière toute et vite, Sinon nous percutons la rive! Ne te lève pas si matin, Lambinons encore un brin! Petite aiguille sans chas, Olia! ma petite Olia, À moi l'invalide offres-en Autant et à moitié autant! À la croisée des chemins Un pépe drague une pépée. Plaisanterie de vieux coquin? Point! Il insiste pour l'épouser! Mon petit mignon à moi S'est bien rincé la dalle, Et le monde après ça A manqué de carburant. Ne râle pas, ne va pas chialer, Ça n'est que le choc pétrolier; Ce qui serait temfique, Ce serait le choc alcoolique Ça forme une seule famille A bosser le dimanche gratis, Les uns des autres tous fils Ou filleuls de père en fils. |
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L'HONNEUR DE LA COURONNE D'ECHECS: Préparation Chest' shaxmatnoj korony: Podgotovka ![]() J'ai crié: "Les gars, vous déménagez! Le prestige des échecs s'est effondré!" Notre section des sports m'a rétorqué: "Parfait, à toi de t'en occuper!" Attention, Fischer est déchaîné, Il dort avec son échiquier, Il est fort, il a un jeu net et sans déchet! Je ne suis pas un débutant! J'ai ma botte secrète du cavalier. Ah! mes muscles d'acier Et mes doigts tenaces! Eh là, mes tours de bois Peintes et ciselées! Mon pote le footballeur m'a dit: "Ne t'énerve pas, Il n'a pas rencontré d'adversaires comme toi, Laisse tomber la défense et le centre, Tu fonces et tu débordes sur les ailes." J'ai bûché la course, le cent mètres, Perdu du poids au sauna, bien roupillé, Crapahut´ comme un joueur de hockey... Avec un entraînement pareil je le mate! Et je te l'écrase sans grossièretés! Oh vous, mes fortes paumes, Muscles puissants de mon dos, Oh vous, mes chers cavaliers, Et vous, mes fous adorés! "Prends ton temps, reste bien droit, M'explique mon pote le champion de boxe, Pas de combat rapproché, travaille au corps Rappelle-toi, ton atout c'est le coup droit!" L'enjeu c'est la couronne d'échecs; Il n'évitera pas la défaite! Avec Tal* j'ai joué dix parties De billard, de cartes, et de dés! Et Tal a dit: "Ce type, c'est du solide!" Mes muscles font des arrondis, Mes deltoïdes font des saillies! De la foutaise ces petites figurines, Ces cavaliers et ces fous aussi! Au buffet, réservé pour moi, Le cuistot me calme: "Du sang froid! Avec ton appétit d'ogre, d'un coup Tu vas lui bouffer tous ses fous!" Assieds-toi avant ce long chemin, Remplis de conserves ton sac à dos Et prends un gâteau de Pâques pour deux. Ce Schifer, ce gros malin, Joue aussi de la mâchoire, c'est certain. Nous sommes de sacrés gaillards, Nous rapporterons la couronne; Je vais dormir comme un pion Et me réveillerai comme une reine. * Célèbre soviétique joueur d'échecs qui fut champion du monde en l960 et l96l (N. d. T.) |
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L'HONNEUR DE LA COURONNE D'ECHECS: La partie Chest' shaxmatnoj korony: Igra ![]() À peine atterris on s'assied, Les pièces sont déjà installées. Les photographes ont débarqué Et nous aveuglent pour nous désarçonner. Même chez moi, qui me fera toucher des épaules? Les reporters peuvent courir pour me cravater. Mon atout c'est mon incapacité, Ce Schifer ne pourra jamais Deviner le coup que je lui ai préparé. C'est à lui de commencer, le râleur, C'est un super avec les blancs Hop! Il avance de E 2 en E 4, Ça me dit quelque chose, mais oui! À moi de jouer, que faire, allons-y, Seva À l'aventure comme la nuit en pleine taïga! La pièce essentielle c'est la reine Qui va à droite à gauche en avant en arrière, Et les cavaliers avancent de guingois. Je peux remercier mon copain d'atelier. Il m'a montré comment avancer et reculer, Plus tard, je l'ai compris, par panique J'avais joué un début classique. J'ai veillé à ne pas me planter, Je me suis rappelé les cuistots attristés; Ah si on changeait tous les pions en godets On s'expliquerait en hommes sur l'échiquier! Je le vois viser des yeux la fourchette, Il a faim et je lui boufferai sa reine! Interdit de boire! Sinon, je le regrette, Avec cette entrée on viderait la bouteille. J'ai les crocs, mais vous voyez, Ils ne servent qu'omelette et café; Devant mes yeux les cases tournoyent Je confonds les rois et les as, Et mon attaque avec un doublé. Attention! Un signe! Je risque! La chance doit enfin me sourire, Je vais le coincer et le ratatiner, Si je peux avancer ma dame! Je ne meugle ni ne vêle pas, je suis mou, Il est temps de frapper un grand coup, Mais avec quoi? Avec la tour, je pétoche! Un direct du droit à la mâchoire, prématuré! Pour la première partie ça ferait moche. Il enfonce ma défense! En avant la parade indienne! Cela me rappelle vaguement L'incident Inde - Pakistan. Il a tort de rigoler de nous, J'ai une mesure et même deux! S'il ose me mettre échec et mat, Je lui fais un cinquième de hanche, Ou le coup du cavalier sur la tronche! J'ai ajouté un zeste de vitesse. Tout n'est pas si sombre vu de près: Au royaume des échecs, un pion entraîné Peut prendre la place d'une reine. Schifer utilise des ficelles, Se lève, déambule en avant en arrière, Et, lout apeuré, propose de roquer, Normal, gars, car, même allongé, Je soulève mes l50 kilos à l'aise! Du regard j'ai toisé sa petite pièce, Et j'ai décidé, quand il m'a mis échec Et mat, de lui montrer mes biceps En retirant soigneusement ma veste. Dans la salle le silence est tombé; Il a vu comment je me suis dressé, Il a oublié les fiches de la partie, Et Fischer la vedette, Fischer le génie, S'est exclamé: « Match nul accordé!" |
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QUI COURT APRES QUOI Kto za chem bezhit ![]() Un quatuor de champions fonce sur la piste, Chacun se croit le plus agile de tous, Chacun se croit moins las que les autres, Chacun veut accéder en haut du piédestal, L'un a le sang froid, l'autre bouillant, Mais gavés de discours sentencieux Chacun d'eux a dévoré le même repas, Et nul juge ne va figer leur effort. Tout au long du trajet La lutte est presque égale. "Racontez-moi leur course Nom de Dieu! La télévision est là Avec la radio. Rien de particulier, Tout est normal ou presque Mais les passions se déchaînent, Je ne te dis pas! Le numéro un s'arrache les tripes en héros Il semble dévaler sans fin et, en bas, Sous l'auréole victorieuse et dans la poussière, Il veut d'un pas ferme s'approcher de la tête, Il manquait de pensées et d'idées profondes Pour avoir mangé trop peu de kacha dans son enfance. Petit, il avait eu faim mais était resté poli, Un changement de tenue et hop, au gymnase! Ces idées nous sont proches: Les meilleurs morceaux au premier! Le second - que dire? Il a tout vérifié A titre de consolation il recevra Les os avec les viscères. Le numéro deux loin de ces consolations charnelles Est un rassasié, il est bien de cette race-là, Il ne rêve qu'à la gloire et au succès Et lève les jambes plus haut que tous les autres! Il penche dans le virage - le béton lui rase les joues Paysage de beauté sans égale! - et se redresse Ce stratège, ce tacticien même est un vrai "spets", Force, volonté plus caractère, il a tout, chapeau! Il est précis, concentre, tendu Et ne fonce pas à l'aveuglette. Celui-là se produira A Thessalonique, Il instruira les entants Dans les chroniques ciné Concurrencera Pelé Pour l'endurcissement Et fournira un exemple D'obstination et de ténacité. Le numéro trois chenu et plein de sagacité Est toujours second, véritable convoi de sécurité. Un membre du premier a dû tomber malade, Ou son entraîneur a peut-être eu pitié de lui? Et une rengaine résonne dans ses oreilles: C'est ta dernière chance, ta dernière, mon vieux. Il s'emballe, comme un gamin, comme un voyou, Allons, un coup de rein, ou c'est la fin des haricots! Il passe d'un coup Dans le wagon de queue, Là où les noms d'hier Sont au bord de l'infarctus, Où les places n'ont qu'un prix, Celui des places réservées. Le quatrième occupe la dernière ligne Et court à l'aventure sans queue ni tête; Parfois remonte et je lui marche sur les talons Tantôt recule et traîne, comme je le veux. (Le second ne verra pas la couronne de laurier, Le premier ne verra pas le fruit de la tentation, Et le troisième rampera Sur les voies de garage.) Que de systèmes vraiment Dans la course actuelle! Il a soudain ralenti le rythme Avant le sprint! Il a jeté son maillot aux orties, Écoeurant, non? La conduite du coureur Bafoue le sport! Un quatuor de champions fonce sur la piste, Méchants et bons, généreux et voraces, Chacun rend hommage au dieu de ses pères Les omoplates se décollent des épaules Le quatuor des champions sur la piste vole Et nul arbitre ne va figer leur effort. |
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BALLADE SUR LE DÉPART AU PARADIS Ballada ob uxode v raj ![]() Voilà ton billet, voila ton wagon, Tout est au mieux: tu as seul la chance De voir un rêve au paradis en couleur, Trois siècles de cinéma ininterrompu. Tout est derrière, toutes les empreintes Prises, et sans la moindre contrebande, Te voilà stérile comme un chérubin; La seconde, linge fourni, pas terrible! Toutes les prédictions se réalisent, Le train part vers les cieux, bonne route! Et l'envie nous ronge, l'envie nous ronge De nous endormir et non de mourir. Un quai terrestre... Allons, ne geins pas, Et ne crie pas, il est sourd à nos cris; L'un de nous s'en est allé au paradis, Et, si Dieu existe, il le rencontrera. Il lui transmettra notre salut, S'il oublie, eh bien tant pis! Il nous est resté bien peu d'années, On se débrouillera, puis on mourra. Toutes les prédictions se réalisent, Le train part vers les cieux, bonne route! Et l'envie nous ronge, l'envie nous ronge De nous endormir et non de mourir. Dormir au paradis, ça n'est pas commun; Tu sais, on va en faire de belles ici, Et cogner et chanter: tiens je chante! D'autres aiment ou rêvent à aimer. Fils et fils de petit-fils, trois générations S'en vont au néant comme nous, les yeux ouverts. Que le Seigneur nous évite la guerre Pour ne pas rouler leurs descendants. Toutes les prédictions se réalisent, Le train part vers les cieux, bonne route! Et l'envie nous ronge, l'envie nous ronge De nous endormir et non de mourir. Tu t'en moques, même si tu geins, Sur ton lit tu planes pour l'éternité. Je ne paierai jornais un tel prix Même pour une bonne bibliothèque. Un gars va nous réveiller, nous précipiter Dans l'univers où régnaient guerres, puanteur, Cancer, mais où la grippe asiatique est vaincue; Alors, tu es heureux de ton sort, crétin? En attendant, la sonnerie retentit! Bon voyage! Prends garde à toi! Et si Dieu existe vraiment là-haut Transmets-lui bien mon salut. |
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LES CIERGES COULENT Oplavlyayutsya svechi na starinnyj parket... ![]() Les cierges coulent Sur le parquet antique, La pluie s'égoutte sur le dos En épaulettes d'argent; Comme en agonie vagabonde Le vin doré; Que le passé s'enfuie, Qu'importe ce qui arrivera. Dans une angoisse mortelle La tête tournée vers l'arrière S'enfuient les élans À la rencontre de la salve, Un inconnu plante son fusil Sur leur poitrine innocente; Que le passé s'enfuie Et qu'arrive l'inattendu. Un sans-coeur retors S'amuse et projette Au hasard des flèches aiguës Vers les flammes du couchant; Dans la tempête des mélodies Les notes se répètent Tout le passé s'enfuit, Qu'arrive ce qui arrivera. |
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